BOB WOODWARD RIDICULISE LA PROPAGANDE DES FAUCONS DE LA DROITE AMÉRICAINE
Il ne se passe plus une semaine sans que des révélations viennent confirmer, outre-Atlantique, l’ampleur du fiasco à la fois stratégique et idéologique des néoconservateurs. Signe du désarroi de ces idéologues : leur système de défense se fait de plus en plus hésitant, et leurs dénégations de plus en plus grotesques. Les néoconservateurs avaient déjà été ridiculisés à la fin du mois de juillet par le rapport accablant de la Rand Corporation, qui pointait l’échec de leur stratégie néo-gauchiste d’exportation de la « Civilisation » par la violence, qui devait constituer la première étape vers les lendemains qui chantent de « l’hégémonie américaine bienveillante », version moderne du Grand Soir. L’étude concluait en effet qu’il n’y avait pas, sur le long terme, de « solution au terrorisme sur le champ de bataille ». Le « tout-militaire » attise l’hostilité des populations, fournissant ainsi un réservoir de recrue aux terroristes ; la stratégie américaine de « Guerre contre la Terreur », portée à bout de bras par les faucons républicains, et imaginée par les néoconservateurs, est donc non seulement inadaptée à la lutte contre des réseaux terroristes déterritorialisés et multiformes, mais a en outre produit les effets inverses de ceux escomptés. Le monde entier le savait déjà, les observateurs attentifs les avaient mis en garde, mais comme des gamins orgueilleux qui ne supportent pas d’être mis en face de leurs responsabilités, ces démiurges n’écoutaient rien, convaincus que leurs chimères étaient la réalité. Difficile d’imaginer exemple plus achevé de persévérance dans l’erreur. Errare Humanum est, perseverare diabolicum ! À peine remis de ce coup de semonce, les néoconservateurs doivent faire face aujourd’hui au boulet de canon venu de l’éternelle bête noire des politiciens américains, le journaliste Bob Woodward, prix Pulitzer pour ses investigations qui avaient conduit au scandale du Watergate.
La réputation inégalée de Bob Woodward lui a ouvert les portes de la plupart des décideurs politiques et militaires de l’administration Bush. Il en a retiré une somme colossale d’entretiens consignée dans un ouvrage d’une richesse documentaire exceptionnelle aux allures de polar, quatrième tome d’une série dépeignant les luttes d’influence au sein du gouvernement sur la guerre en Irak. « La Guerre de l’Intérieur : une histoire secrète de la Maison-Blanche » sort en librairie le 8 septembre et donne des sueurs froides aux faucons du Parti Républicain. Les bonnes feuilles de cette enquête précise, qui regorge de déclarations assassines, ont été publiées le 5 septembre par le Washington Post. Le silence assourdissant de la Maison-Blanche, à peine entrecoupé par les justifications maladroites de Stephen Hadley, conseiller pour la Sécurité, en dit long sur le malaise suscité par ces révélations.
Alors que la plupart des médias se concentrent sur la révélation principale du livre de Bob Woodward (l’administration Bush a méticuleusement espionné les membres du gouvernement irakien ainsi que le Premier ministre Nouri Al-Maliki), d’autres informations cruciales s’avèrent bien plus intéressantes.
Sous l’impulsion de Stephen Hadley, un néoconservateur modéré opposé au nationalisme agressif des faucons, le général Petraeus remplace le général Casey à la tête de la Coalition en Irak et entreprend un changement de stratégie globale : c’est le « Surge », le sursaut, qui a permis aux Américains de reprendre l’avantage sur le terrain. Comment ? C’est là que les révélations de Bob Woodward sont intéressantes. Plutôt que le pilonnage aveugle des positions des insurgés, et la guerre totale qui jetait par milliers les Irakiens dans les bras de la « résistance » terroriste, le Général Petraeus, en fin stratège, privilégie le renseignement, l’infiltration, et suit les préceptes de la « guerre asymétrique », bien plus adaptée à la configuration de guérilla qui prévaut sur le terrain.
Le Figaro du 9 septembre 2008 nous dresse un portrait du général Petraeus.
« Spécialiste de la guerre anti-insurrectionnelle, le général Petraeus s’est intéressé très tôt aux guerres asymétriques, comprenant que les doctrines qui fondaient la guerre traditionnelle n’étaient pas adaptées à la configuration des conflits contre des organisations terroristes. Son maître à penser stratégique n’est ni Clausewitz, ni Liddle Hart, mais un saint-cyrien encore inconnu en France, le lieutenant-colonel David Galula (1919-1968). Il est affecté en Extrême-Orient où il se lance dans l’apprentissage du mandarin. Il est l’un des rares officiers occidentaux à s’être rendus à de nombreuses reprises sur le terrain chinois, où fait rage la guerre entre les communistes de Mao et les nationalistes de Tchang Kaï-chek. À l'été 1956, le capitaine Galula prend le commandement d’une compagnie en Algérie. Responsable d'un quartier du djebel Mimoun (Grande Kabylie), il réussit parfaitement la pacification de son secteur, sans jamais recourir à la torture. Officier atypique et franc-tireur, Galula prend, en 1962, une disponibilité pour effectuer un travail de recherche à l’Université de Harvard. C’est en anglais que sort, un an plus tard, la première version de Contre-insurrection, théorie et pratique. Il est aujourd’hui distribué à tous les stagiaires de l’École de guerre américaine. Il vient seulement de sortir en français, aux Éditions Economica, avec une préface de David Petraeus, qui le décrit comme « le plus grand et le seul grand livre écrit sur la guerre non conventionnelle ».
« Praticien de la guerre anti-insurrectionnelle, le général David Petraeus a déjà deux succès à son actif. De 2003 à 2004, il commande le secteur de Mossoul. Prenant langue avec tous les chefs tribaux des différentes communautés pour les associer à son travail de pacification, le général de division Petraeus parvient à ressusciter l’économie locale, à restaurer les services publics, à maintenir un minimum d’ordre dans les rues. Dans tous les postes militaires avancés de son secteur, une affiche interpelle soldats et officiers : « Qu’avez-vous fait aujourd’hui pour gagner les cœurs et les esprits de la population irakienne ? ». À la fin de l'année 2006, alors que la guerre civile sunnites-chiites bat son plein et que la situation semble désespérée pour les Américains en Irak, le président Bush décide de confier le commandement des troupes à Petraeus. Le général parvient à renouer un dialogue avec la communauté sunnite, pour expliquer à ses leaders tribaux que l'insurrection antiaméricaine n'est pas dans leur intérêt. Il suscite ensuite l'émergence de milices sunnites - qu'il finance et arme -, lesquelles acceptent de prendre en charge le combat anti-al-Qaida. La stratégie de Petraeus marche. Le mois dernier, le nombre des attentats et des morts américains était cinq fois moindre qu’il y a deux ans ».
Or l’autre point crucial de la remarquable démonstration de Bob Woodward est d’expliquer que le volet militaire du « Surge » n’est pas le facteur principal de l’amélioration de la situation sur le terrain : c’est le renseignement et l’infiltration qui constituent les principaux ressorts du renversement de situation en faveur des Américains. C’est un véritable camouflet pour les faucons néoconservateurs et leur exportation de la démocratie par les bombes. Ils n’ont pas compris qu’en appliquant à des réseaux terroristes les principes de la guerre conventionnelle, ils ne feraient que s’aliéner les peuples victimes des « bombes de la Liberté » et renforceraient ainsi l’ennemi terroriste qu’ils prétendent combattre. Les néoconservateurs, par la voix de Stephen Hadley, ont bien tenté de se justifier, arguant que c’est l’envoi de troupes supplémentaires qui a rendu possible les autres facteurs d’amélioration de la situation, mais le cœur n’y est plus : la machine de propagande est brisée et le manichéisme craque de toutes parts. Les conclusions de Bob Woodward viennent corroborer celles de la Rand Corporation, et achèvent de réduire à néant les chimères néo-gauchistes des néoconservateurs, qui pensaient sincèrement qu’après avoir été écrasés par les bombes, les Irakiens viendraient remercier leurs « libérateurs » une fleur à la main.
Reste que l’invasion américaine de l’Irak au nom des chimères néoconservatrices a détourné la « guerre contre la Terreur » de son objectif premier : la lutte contre les réseaux terroristes ! Car Al-Qaida n’a jamais été aussi puissante en Afghanistan et au Pakistan depuis 2001 ! Pendant que les Américains chassaient Al-Qaida d’Irak après l’y avoir fait rentrer, la multinationale délocalisait ses activités vers ses filiales du Maghreb et du Pakistan. C’est bien là la gigantesque arnaque et la faute historique des néoconservateurs : avoir réussi à faire croire que l’invasion de l’Irak s’inscrivait dans le cadre global de la lutte contre le terrorisme alors qu’elle n’était qu’une étape de l’agenda du Nouveau Siècle Américain pour asseoir une hégémonie militaire et économique globale. En instrumentalisant les attentats du 11 septembre, « divine surprise » permettant la réalisation de leur projet, les idéologues néoconservateurs ont réussi un coup magistral. Ces fanatiques n’ont pas abandonné leur rêve de poursuivre l’acheminement de la « Civilisation » au Proche-Orient en bombardant l’Iran, puis la Syrie. Prélude à la mise sur la touche de la Russie puis de la Chine. Ne doit rester debout que la « puissance hégémonique bienveillante » de l’Empire, à l’ombre duquel les peuples doivent se reposer… ou mourir.
Bien sûr, les petits soldats du néoconservatisme, lobotomisés par les lectures uniques des organes du PNAC ou de l’AEI, défendront jusqu’à la lisière du ridicule leur forteresse dogmatique, comme un quarteron de vétérans claquemurés dans un bunker mental, qui rejouent inlassablement dans leur tête le scénario du « Nouveau Siècle Américain », si parfait sur le papier, mais qui a buté sur un facteur que les inventeurs de mondes parfaits, emportés par leurs songes et pénétrés de leur infaillibilité, oublient toujours de prendre en considération : l’infinie complexité du réel ! La lecture objective des faits sera toujours le pire ennemi de ceux qui affirment « créer leur propre réalité », et qui ont élevé la manipulation au rang de chef d’œuvre. Ils croient alors sauver ce qui peut l’être en s’enfermant dans un désolant déni de réalité, sans même se rendre compte qu’ils ne trompent plus personne, à part eux-mêmes. On est presque gêné devant le lamentable spectacle que nous donnent ces néo-gauchistes en déroute, dont la persévérance dans l’erreur a pris une tournure franchement pathétique, pour ne pas dire obscène.