LE NEOCONSERVATISME A L'ASSAUT DE L'AMÉRIQUE

Publié le par Anomalie

19 mars 2003, 22:15. « Mes chers concitoyens, à cette heure, les forces armées des États-Unis et de la Coalition ont déclenché une opération militaire pour désarmer l’Irak, libérer son peuple, et sauver le monde d’un grand péril. Sur mes ordres, les forces de la Coalition frappent des cibles d’une importance militaire vitale afin d’empêcher Saddam Hussein de déclencher une guerre ». C’est par ces mots que le Président des Etats-Unis d’Amérique, George W. Bush, annonce à la télévision l’invasion de la nation souveraine d’Irak. Dans les mois qui ont précédé la guerre, le président américain et son équipe gouvernementale, appuyés par les services de renseignements, ont initié une implacable mécanique de désinformation et d’endoctrinement destinée à justifier l’invasion puis l’occupation du pays. Cette décision constitue l’aboutissement du lobbying des néoconservateurs, commencé au début des années 90. Véritable galaxie idéologique, le néoconservatisme est sous-tendu par la « doctrine impériale de la liberté », qui refonde une Manifest Destiny sur des bases religieuses et millénaristes. L’empreinte du fondamentalisme religieux, voire du mysticisme, est en effet permanente dans les discours et les slogans autour desquels s’articule toute la rhétorique de la « guerre permanente » : les Etats-Unis sont investis de la mission divine de préserver les racines judéo-chrétiennes de la civilisation occidentale menacées par les nouveaux barbares qui lui ont déclaré la guerre. La « Quatrième Guerre Mondiale » (la Troisième étant la Guerre Froide) a commencé le 11 Septembre 2001, et l’invasion de l’Irak a constitué la première « croisade du bien contre le mal » de la guerre de civilisation.

 

La réalisation de la recomposition du Moyen-Orient selon les critères néoconservateurs n’était concevable que sous des conditions exceptionnelles de traumatisme massif, de peur collective, et de ferveur patriotique. Le 11 septembre a fourni ces conditions, permettant aux néoconservateurs d’enfin justifier une opération militaire contre l’Irak, que leurs théoriciens avaient depuis longtemps planifiée. En septembre 2000, un document émis par le Project for a New Century (Projet pour un Nouveau Siècle), principal think-tank néoconservateur fondé par Robert Kagan et William Kristol, expliquait déjà la véritable motivation de la guerre. Intitulé « Reconstruire les Défenses de l’Amérique : Stratégies, Forces, et Ressources pour un Nouveau Siècle », le document déclarait que les Etats-Unis devraient prendre le contrôle militaire de la région du Golfe Persique, même si le régime irakien ne représentait pas une menace sérieuse. On y lisait : « Les Etats-Unis tentent depuis des décennies de jouer un rôle plus permanent dans la sécurité du Golfe persique. Si le conflit non résolu en Irak donne une justification immédiate, la nécessité d’une présence américaine de taille dans le Golfe dépasse la question du régime de Saddam Hussein ». Selon le document, le contrôle du Golfe et de ses ressources pétrolières est nécessaire « pour maintenir la proéminence mondiale des Etats-Unis, empêcher l’émergence d’une grande puissance rivale, et pour façonner l’ordre sécuritaire international selon les principes et les intérêts américains ». Ce document recyclait largement des conceptions énoncées en 1992 dans un document stratégique du Pentagone rédigé par Paul Wolfowitz (principale figure du néoconservatisme politique, vice-président de la défense de George W. Bush au moment de la guerre d'Irak) et Lewis Libby, chef d’état-major du Vice-président Dick Cheney. Ce document envisageait le contrôle du pétrole du Golfe Persique comme partie d’une « stratégie américaine globale qui découragerait les grands pays industriels de contester notre proéminence ou même de nourrir des aspirations à un rôle mondial ou régional plus large ». Les deux fondateurs du PNAC étaient déjà à l’origine de l’appel à Bill Clinton pour une action militaire en Irak afin de protéger les intérêts vitaux des États-Unis dans le Golfe. Mais c’est la victoire des Républicains à la Maison-Blanche en 2000 qui allait permettre de placer le néoconservatisme au pouvoir.




Le Project for the New American century (PNAC) : parmi les membres du think-tank fondé en 1997 se trouvent de nombreux politiciens néoconservateurs, dont tous occupent ou ont occupé de hautes fonctions au sein de l’administration de George W Bush ou dans son entourage intellectuel : William Kristol (président du PNAC, et fondateur de la revue néoconservatrice Weekly Standard), Donald Rumsfeld (secrétaire à la Défense), Paul Wolfowitz, Jeb Bush (frère de George W. Bush et gouverneur de Floride), Richard Perle, Richard Armitage, Dick Cheney (vice-président des États-Unis), Lewis Libby, William J. Bennett, Zalmay Khalilzad (ambassadeur des États-Unis en Irak), et Ellen Bork (femme du juge Robert Bork). Le PNAC se place ainsi comme groupe de réflexion et d’influence, œuvrant à trouver et engager des moyens de prolonger au XXIème siècle le leadership mondial des États-Unis acquis depuis la Seconde Guerre mondiale, que ce soit dans les domaines politique, économique, culturel ou militaire. Son siège social de Washington DC se trouve d’ailleurs dans le même immeuble qu’une autre organisation défendant les intérêts des États-Unis, l’American Enterprise Institute. C’est dans le rapport Rebuilding America’s Defenses publié par le PNAC qu’apparaît la fameuse phrase sur laquelle s’est appuyée la thèse révisionniste d’un complot américain entourant les attentats du 11 septembre 2001 : « Further, the process of transformation, even if it brings revolutionary change, is likely to be a long one, absent some catastrophic and catalyzing event – like a new Pearl Harbor » (« de plus, le processus de transformation, même s’il apporte un changement révolutionnaire, sera probablement long en l’absence d’un événement catastrophique et catalyseur - comme un nouveau Pearl Harbor »). Un nouveau Pearl Harbor : il n'en fallait pas plus aux éternels conspirationnistes pour enfourcher le cheval de bataille d'un « complot » de l’administration américaine dans l'organisation des attentats. Nous récusons, sur cette plateforme, toute théorie du complot (pour les élucubrations de Thierry Meyssan, c'est ailleurs). En revanche, il faut dresser un parallèle avec ce que les anti-républicains français appelaient en 1940 la « divine surprise » constituée à leurs yeux par la défaite militaire éclair. En effet, par « divine surprise », ces théoriciens maurassiens entendaient un événement exogène inattendu dont la soudaineté entraîna les conditions favorables permettant l’application d’une politique impossible à mettre en œuvre sans cette configuration spéciale. C’est exactement ce qui s’est passé avec le 11 Septembre pour les néoconservateurs : une divine surprise qui permet d'accélérer le processus de transformation ; tout est écrit noir sur blanc et revendiqué dans le rapport du PNAC.

 

La Conseillère à la Sécurité Nationale, Condoleeza Rice, a notamment expliqué l’importance des attentats du 11 septembre pour l’administration américaine. Sa réponse n’était pas la tristesse et l’horreur provoquées chez le peuple américain par cette attaque sans précédent. On y voyait plutôt l’occasion d’avancer un agenda militaro-stratégique déjà formulé. Dans une interview donnée au magazine New Yorker en avril 2002, Condoleeza Rice déclarait benoîtement que les attentats ont « commencé à faire basculer les plaques tectoniques de la politique internationale », avant d’ajouter : « Et il est important d’essayer de saisir cette occasion pour repositionner les intérêts et les institutions américaines au Moyen-Orient ». La réponse immédiate de l’administration était donc d’exploiter les attentats comme prétexte pour envahir l’Irak.

 

La question de savoir sur quels prétextes, sur quelles bases, sur quelles accusations envahir l’Irak était dès lors secondaire. La construction de la thèse précède en effet son étaiement par les preuves. Autrement dit : nous n’avons pas à prouver au monde que l’Irak est un danger, ce qui permettrait de justifier une intervention ; nous avons décidé d’intervenir et nous devons donc forger les preuves et instrumentaliser des faits parcellaires montrant que l’Irak est un danger. Donald Rumsfeld ne prévenait-il pas, citant Churchill : « Je vous dis ça en off. [Winston Churchill] a dit que la vérité est si précieuse qu’elle doit être protégée par un cordon de mensonges » (25 septembre 2001, Conférence de presse au Pentagone) ? Les néoconservateurs qui, aujourd’hui, persistent à nier cette réalité, passent opportunément sous silence deux déclarations compromettantes, se contentant de qualifier leurs détracteurs de paranoïaques ! CBS News, le 4 septembre 2002, annonce avoir « appris que seulement cinq heures après que le vol 77 d’American Airlines se soit écrasé sur le Pentagone, le ministre de la Défense Donald Rumsfeld demandait à ses assistants de lui monter des plans pour une attaque de l’Irak — même sans aucune preuve reliant Saddam Hussein aux attaques ». La révélation peut sembler ahurissante, au comble du cynisme. Elle sera pourtant confirmée deux années plus tard, en 2004, cette fois par un témoin direct de la scène – et pour cause : il s’agit de Richard Clarke, conseiller national de George W. Bush pour la sécurité et le contre-terrorisme. Le 31 mars 2004, Richard Clarke répondait aux questions du journaliste politique Chris Matthews, sur la chaîne de télévision MSNBC. Voici un extrait de l’interview.

 

CHRIS MATTHEWS (CM) : Vous arrivez le 12 septembre 2001 pour préparer la riposte à Al Qaida avec les membres du gouvernement, parmi lesquels Paul Wolfowitz et Donald Rumsfeld. Comment cela s’est-il passé ?

 

RICHARD CLARKE (RC) : Le président a pris un ton intimidant, et nous a clairement indiqués, à moi et à mon équipe, qu’on devait découvrir que l’Irak était mêlé aux attentats. Car ils [les néoconservateurs et l’entourage de George W. Bush] avaient l’Irak en ligne de mire bien avant d’arriver au pouvoir.

 

CM : S’est-il renseigné sur d’autres pays ? L’Iran ? A-t-il cherché du côté du Hezbollah, du Hamas, du…

 

RC : Non, non, non, c’était l’Irak. Saddam Hussein. Irak, Saddam : « Trouvez-moi quelque chose ».

 

CM : Parlait-il plus de l’Irak que d’Al Qaida ?

 

RC : Absolument. Il n’avait encore pas mentionné Al Qaida…

 

CM : Et qu’ont dit le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld et son adjoint Paul Wolfowitz ?

 

RC : Quand on a parlé de bombarder Al Qaida en Afghanistan, Donald Rumsfeld a fait la moue, puis m’a regardé et m’a répondu : « non, il vaut mieux bombarder l’Irak ». Nous avons alors dit que l’Irak n’y était pour rien, mais ça leur était totalement égal. Ils ont dû commencer par l’Afghanistan parce que la responsabilité d’Al Qaida était trop flagrante, et on savait que Ben Laden était protégé par les talibans. Les gens n’auraient pas compris qu’on n’intervienne pas là-bas.

 

La propagande néoconservatrice est relayée par un réseau intellectuel et médiatique très dense : la bible de ces idéologues est le Weekly Standard,  périodique lancé dans le sillage de la victoire républicaine au Congrès en 1994 par William Kristol et l’intellectuel John Podhoretz, qui se sont joints au magnat ultraconservateur des médias, Rupert Murdoch. Les rédacteurs de cet organe exaltent fréquemment l’esprit d’une société militarisée, une nation de soldats, héroïques et virils, et appellent les Etats-Unis à devenir « la nouvelle Sparte », sentinelle du monde libre contre les assauts des barbares islamistes. 

 

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Anomalie 08/07/2008 01:07

Indignée de quoi ? Mais de rien, voyons.

Jeanne 07/07/2008 15:05

Et de quoi doit-on être indigné dans cette information ?