LE LOBBY DES BIGOTS ATTAQUE
Il arrive qu’une apparente bonne nouvelle cache une insidieuse orientation. Les Pays-Bas, royaume vacillant du multiculturalisme, ont ainsi décidé de retirer de leur arsenal pénal une loi anti-blasphème, mieux connue sous le nom d’article 147, votée en 1932. Cette loi était, à l’origine, destinée à protéger les Néerlandais de confession chrétienne contre de vigoureuses campagnes antireligieuses lancées par les milieux communistes. Jamais réellement appliquée, la loi avait révélé son ambiguïté en 1968 lors du procès de l’écrivain Gerard Reve, poursuivi après avoir évoqué, dans un article, son attirance sexuelle pour Dieu, revenu sur Terre sous la forme d’un âne. Les partis politiques chrétiens, nourris d’un protestantisme rigoriste et puritain, avaient porté l’affaire devant les tribunaux. Reve a finalement été jugé non coupable, les passages ayant été jugés blasphématoires, mais pas « malveillants et délibérément offensants », une définition précise nécessaire à l’obtention d’une condamnation. On pourrait donc, de prime abord, se réjouir de l’abrogation de cette disposition de calotins. Il n’en est rien. Car si cette disposition précise a effectivement été abrogée, c’est pour mieux être refondue dans une nouvelle loi plus générale, condamnant les « insultes graves » et les propos « inutilement blessants à l’égard des individus, sur la base de leur race, leur orientation sexuelle et leur religion ». Ce n’est ni plus ni moins qu’un nouveau coup porté à une liberté d’expression déjà sclérosée, otage d’un consensus mou politiquement correct qu’aurait sans doute vomie avec sa verve et sa mauvaise foi habituelle le regretté Philippe Muray. On songe bien sûr à son observation amusée et navrée des « Matons de Panurge », ces Fouquier-Tinville d’opérette autopromus gardiens-inquisiteurs de la nouvelle religion du « Respect » découlant tout droit de l’éclatement identitaire inhérent à un choix de société communautariste et multiculturaliste.
Car ne nous voilons pas la face – sans vilain jeu de mots. Cette nouvelle loi qui s’inscrit parfaitement dans cette régression accélérée de la libre-pensée sous prétexte de « respecter » les susceptibilités de telle ou telle « tribu » ou « communauté », qu’elle soit religieuse, culturelle, sexuelle, alimentaire que sais-je encore, vise d’abord à réprimer toute critique de l’islam. L’affaire des caricatures danoises de Mahomet reste dans toutes les têtes, et les Pays-Bas n’en finissent plus de payer la facture d’un communautarisme débridé, laissant une société atomisée et déliquescente aux mains de différents lobbies prêchant chacun pour leur paroisse. L’assassinat de l’artiste Théo Van Gogh par un islamiste, en pleine rue, et l’exil forcé de la députée d’origine somalienne Ayaan Hirsi Ali ont constitué de douloureux révélateurs d’un pays à bout de souffle. Ce n’est pas un hasard si, en Europe, les Etats qui doivent faire face avec le plus d’acuité à cette offensive politique de l’islam sont ceux qui ont jeté aux orties la promotion d’un creuset républicain nécessaire à toute possibilité de « vivre-ensemble » pour glorifier un modèle particulariste reposant sur une juxtaposition d’ethnies et de cultures au nom du « droit à la différence ». En France, aussi, cette offensive de lobbyistes politiques avançant avec le masque du « respect de la religion » se donne pour objectif de modifier les lois séculières, afin de les rendre conformes à leurs Saintes Écritures. Mais si le problème y est moins prégnant qu’en Grande-Bretagne ou aux Pays-Bas, c’est par la grâce d’un formidable rempart. Ce rempart s’appelle laïcité. Et cette idée que d’aucuns irresponsables jugent passéiste et dépassée est au contraire plus moderne et nécessaire que jamais. Il faut rappeler avec force l’inébranlable application de ce principe, et ne tolérer aucune exception, qui risquerait le cas échéant de se transformer en précédent juridique dans lequel s’empresseraient de s’engouffrer toutes les cohortes obscurantistes. Mais il n’y a pas que les associations religieuses musulmanes qui souhaitent avancer leurs pions et faire tomber cet obstacle séculier qu’est la laïcité. Citons l’excellent site Deux Ex-Machina, dont le lien figure sur notre blog. Une « affaire » peut toujours en cacher une autre. Au moment où en France celle des caricatures de Mahomet, opposant le magazine Charlie Hebdo à la Grande Mosquée de Paris, était jugée en appel en mars 2008, une autre « affaire de blasphème », beaucoup plus discrète, agitait l’Allemagne. […] Début mars 2008, en Allemagne, une collègue du ministre de l’Intérieur, Ursula Von Der Leyen, en charge de la Famille, des personnes âgées, des femmes et de la jeunesse (!) mettait à l’index une autre publication, un livre illustré, orné de dessins autrement plus ludiques. Intitulé Où est le chemin de Dieu, s’il vous plaît ?, l’ouvrage raconte la soif de foi (faussement) naïve d’un petit cochon ; une quête qui tourne vite court face au rejet d’un rabbin, d’un curé et d’un imam, le tout sur un ton badin, dépourvu d’animosité. Que reproche donc la ministre au livre de Michael Schmidt-Salomon, un célèbre humoriste iconoclaste ? Outre qu’elle le juge un tantinet « antisémite » (n’en déplaise à l’auteur, pourtant lui-même juif !), elle redoute que l’ironie caustique avec laquelle il fait ressortir les travers humains de trois hommes de Dieu n’en vienne à « désorienter les enfants sur le plan social et éthique » ! Rien de moins !![]() On aura ainsi entendu, outre-Rhin, en même temps, et l’appel à publier partout les caricatures du Prophète de Mahomet, d’un côté et, de l’autre, un appel à ne pas mettre entre toutes les mains les illustrations de simples hommes de religion… Et tandis que les caricatures ont été republiées sans autre forme de procès, il aura quand même fallu le double avis favorable de la Commission fédérale de contrôle des médias dangereux pour les enfants (!) et du Conseil des juifs d’Allemagne pour que l’histoire du petit cochon ne passât pas à la trappe du « politiquement correct », dans un pays dont le Code pénal inclut le délit de blasphème (art 166). Car, aussi incroyable que cela puisse sembler, le délit de blasphème figure noir sur blanc dans le Code pénal d’un pays européen sur deux, y compris en France, plus exactement en Alsace-Moselle ! […] Dans « l’affaire » des caricatures de Mahomet […], le président du Tribunal de grande instance de Paris, Jean-Claude Magendie, a jugé en appel, le 22 mars 2008, qu’en dépit du « caractère choquant, voire blessant, de cette caricature pour la sensibilité des musulmans », celle-ci (celle montrant le Prophète arborant un turban-bombe avec la mèche allumée) ne révélait néanmoins aucune « volonté délibérée d’offenser » et que, par conséquent, elle n’outrepassait pas « les limites admissibles de la liberté d’expression ». Le même président ayant eu à juger, le 8 mars 2005, une campagne publicitaire parodiant la Cène de Léonard de Vinci pour vanter une ligne de vêtements décréta, à l’encontre du parquet qui avait requis la relaxe, l’interdiction de l’affiche au motif que celle-ci constituait « une intrusion agressive et gratuite dans les tréfonds des croyances intimes ». Pis encore, elle faisait « gravement injure aux sentiments religieux et à la foi des Catholiques ». Interdiction d’affichage, donc, assortie d’une amende de 100 000 euros par jour de retard mis à la suppression de ladite image. Un jugement inattendu qui sera cependant cassé, le 14 novembre 2006, par la cour de Cassation. ![]() |

