EN SOMALIE, ANARCHIE ET TERREUR : LES ISLAMISTES AUX PORTES DU POUVOIR
La terreur en réponse à l’anarchie : sera-ce l’épilogue de près de vingt années de descente aux enfers pour la Somalie ? Depuis le déclenchement de la guerre civile en 1991, le pays n’en finit plus de sombrer dans le chaos. La partie nord du pays avait déjà déclaré son indépendance en 1991 sous le nom de Somaliland ; en 1998, un autre quart du pays, le Puntland, échappait au contrôle du pouvoir central. C’est près de 40% du territoire national qui était ainsi amputé. Mais même sur le reste du territoire, l’Etat s’est depuis longtemps effondré : plus de police, plus de justice, plus de services publics. Le territoire est totalement balkanisé, livré à des gangs criminels, des bandes rivales de combattants, des milices claniques qui imposent leurs propres lois tribales sur une province, une ville, parfois même un quartier. La capitale du pays, Mogadiscio, a été désertée par plus d’un tiers de ses habitants, est n’est plus qu’un no man’s land fantomatique de ruines que se partagent les milices et le pouvoir central. Le gouvernement, par mesure de sécurité, s’est établi dans la petite ville de Baidoa. En géopolitique, on appelle cela un collapsed-state, un territoire où l’Etat a cessé d’exister. L’anarchie est la règle. C’est dans ce contexte dramatique qu’avancent inexorablement les seules forces capables de restaurer l’Etat : les miliciens islamistes « d’Al-Chabab el-Mudjahiddin », un groupe islamiste fanatique d’obédience talibane, appui politique d’Al Qaida qui se trouve de nouveau en position de force dans la Corne de l’Afrique. La situation somalienne est désormais la même qu’en Afghanistan avant la prise du pouvoir par les talibans en 1996 : effondrement du pouvoir central, éclatement du territoire en de multiples zones rebelles, exactions contre des populations prises entre les combats. Chaos. La configuration idéale pour des islamistes organisés qui portent la promesse de la loi et de l’ordre.
Le président de jure Abdullahi Yusuf est incapable d’exercer de facto la moindre autorité et de garantir la sécurité de ses ressortissants. Le Parlement en exil siège depuis le Kenya et le gouvernement n’a aucun contrôle réel sur le pays en dehors de certains quartiers de la capitale Mogadiscio et de la ville de Baidoa ; son autorité n’est pas reconnue à l’intérieur du pays, mais uniquement par les gouvernements étrangers. Pour la première fois, le 16 novembre dernier, Abdullahi Yusuf a reconnu que « la majeure partie du pays [était] aux mains des islamistes », avant d’ajouter : « nous, nous ne sommes qu’à Mogadiscio et Baidoa, où la guerre fait rage chaque jour. Les islamistes ont pris toutes les villes et contrôlent maintenant Elacha, à une quinzaine de kilomètres de la capitale. Si le gouvernement s’effondre, c’est chacun pour soi ». Ce qui reste des institutions légales devrait tomber dans les jours qui viennent. En juin 2006, des fondamentalistes de l’Union des Tribunaux Islamiques avaient déjà conquis la capitale du pays, avant d’en être chassés moins de six mois plus tard par l’armée éthiopienne appuyée par Washington. Mais le gouvernement soutenu par une présence massive de militaires éthiopiens s’est révélé incapable de restaurer les structures étatiques minimales nécessaires à l’endiguement de la guerre civile. Dès le début de l’année 2007, une guérilla incessante et des actes répétés de terrorisme ont progressivement eu raison du gouvernement de jure de la Somalie et des forces éthiopiennes. Dans un climat d’indifférence internationale, les Ethiopiens, eux, ont annoncé le retrait progressif de leurs soldats de Somalie, tout en avertissant « qu’en cas de menace » ils « reviendraient pour briser les chababs ».
La prise de Mogadiscio par les islamistes en 2006 a donné un avant-goût de ce qui se prépare aujourd’hui : le remplacement de toute juridiction législative civile par un droit islamique intégralement soumis à la charia, rendu par les tribunaux islamiques. Pour être précis, l’Union des Tribunaux Islamiques se base sur l’école de jurisprudence sunnite chaféite créée par l’imam ach-Châfi`î au IXème siècle. Al-Chabab, aujourd’hui, est encore plus fanatique dans son application de la charia, à l’image des talibans afghans. Sous le joug de ces talibans, le chaos et l’anarchie seront jugulés par la terreur et la régression moyenâgeuse. Interdiction pour les filles de fréquenter l’école, et pour les femmes d’exercer un emploi sans le consentement de leur mari. Fermeture des cinémas, des salles de spectacle, interdiction de la musique. Lapidation des femmes. La terreur a déjà commencé : les
islamistes ont annoncé à la population de la ville portuaire de Merka, conquise le 12 novembre dernier, l’instauration de la charia. Dans la localité de Balad conquise elle aussi par les « chababs », l’AFP rapporte aujourd’hui qu’un tribunal islamique a condamné 32 personnes à la flagellation. Leur crime ? « Ils ont été surpris en train de danser entre hommes et femmes ». La loi et l’ordre : voilà la recette magique du succès de ces islamistes auxquels une population exténuée par vingt années de violences et d’anarchie s’apprête à se donner. Car la création des tribunaux islamiques est à l’origine une réponse au chaos ambiant, une tentative de restaurer la justice dans un pays livré aux seigneurs de guerre. À méditer si l’on veut efficacement contrer la progression de l’islamisme, qui croît toujours sur un terreau social.