LIBÉRATION D'INGRID BETANCOURT : UNE MISE EN SCÈNE ?

Publié le par Anomalie

Poser la question, c’est déjà y répondre, dit-on souvent. Pourtant il s’agit de faire preuve ici de prudence dans le relais d’une information diffusée par la Radio Suisse-Romande. Selon le média suisse, la libération d’Ingrid Betancourt aurait été une mise en scène orchestrée par les autorités colombiennes, avec l’aval de Washington et d’une société privée de conseil en sécurité israélienne, afin de maquiller en opération militaire une négociation indirecte avec les FARC. Le Figaro en ligne résume l’affaire :

 


La radio Suisse Romande affirme que Bogota et Washington auraient versé une importante somme d'argent pour « retourner » l'un des gardiens des 15 otages libérés. L'opération militaire annoncée n'aurait jamais eu lieu. Si elle se confirme, l'information révélée par la Radio Suisse Romande (RSR) risque de faire l'effet d'une bombe en Colombie. Citant une source « proche des événements », « fiable, éprouvée à maintes reprises au cours de ces vingt dernières années », la radio affirme en effet qu'aucune opération militaire n'aurait eu lieu pour libérer Ingrid Betancourt et les 15 autres otages.

 

Selon la radio, les otages « ont en réalité été achetés au prix fort, après quoi toute l'opération a été mise en scène ». La source de la RSR explique que l'épouse d'un des gardiens des otages, arrêtée par l'armée colombienne, aurait servi d'intermédiaire. C'est grâce à elle que Bogota, assisté par les Etats-Unis, aurait pu « acheter » la libération des otages contre 20 millions de dollars versés à leurs gardiens. Toujours selon la radio, Washington serait à la base de cette opération.

 

La RSR explique également que plusieurs observateurs étaient troublés par deux éléments peu crédibles dans la version officielle de la libération des otages : d'une part, l'aspect absolument parfait du déroulement de l'opération et ensuite l'absence d'une vidéo montrant les commandos en action, alors qu'un homme est toujours chargé de filmer ce type d'opération.

 

Pire encore pour le président Uribe, la radio suisse affirme qu'il « voulait pouvoir décider du Jour J, où cette libération interviendrait, en fonction de son propre agenda politique ». Alvaro Uribe vient en effet de convoquer des élections anticipées, alors que plusieurs affaires corruption le mettaient en difficulté dans les sondages.

 

La mise en scène d'une opération commando lui permet, affirme la radio suisse, « de s'en tenir à sa ligne qui exclut toute négociation avec les rebelles tant que les otages ne sont pas libérés » et de « redorer son blason ».

 

 

L’information n’est peut-être qu’une rumeur de plus : chaque libération d’otages apporte son lot de supputations, de fantasmes, ou d’effets-loupe sur des zones d’ombres dans lesquelles s’empressent de s’engouffrer les sempiternels adeptes du « on nous cache tout ». L’information pourrait paraître fantaisiste s'il n'y avait pas déjà eu un précédent. Il suffit de se souvenir que le président colombien Alvaro Uribe est coutumier du fait, et qu’une mise en scène sordide avait déjà eu lieu en 2002 dans une affaire de faux attentat. Un article publié par Libération le 16 septembre 2006 nous rafraîchit la mémoire :

 

L’armée colombienne aurait monté des attentats contre ses propres combattants. C'est ce qui ressort de révélations du quotidien El Tiempo, selon lesquelles plusieurs attaques à la voiture piégée  dont l'une a causé la mort d'un civil et blessé 19 soldats auraient été organisées depuis la fin du mois de juin par les services secrets militaires.

 

Les faits avaient été attribués à une campagne de terreur de la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc, extrême gauche), à l'approche de l'investiture du président (de droite), Alvaro Uribe, qui a pris ses fonctions pour un second mandat le 7 août. Mais cette version officielle, a reconnu le général Montoya, le chef de l'armée de terre, « ne correspondait apparemment pas à la réalité ».

 

Selon des écoutes téléphoniques, deux officiers auraient en fait coordonné, avec des indics de la guérilla, l'envoi à Bogotá de chargements d'explosifs. L'armée interceptait alors facilement ces livraisons, qu'elle présentait comme des tentatives attentats déjouées. Dans la capitale, les explosifs confisqués et les personnes impliquées apportaient la preuve, devant les caméras, de l'efficacité de l'armée, considérablement renforcée sous le premier mandat d'Alvaro Uribe. Même l'explosion meurtrière  une erreur de coordination  n'a pas découragé les barbouzes.

 

Pris de cours par les révélations, le président Alvaro Uribe a réuni ministres, juges et généraux pendant tout le week-end dernier avant de s'adresser aux Colombiens sur toutes les ondes de radio et télé. Après avoir pesté contre la fuite « illégale » à l'origine des publications, il a défendu les militaires, que « rien ne permet encore d'inculper ». Les parlementaires d'opposition, peu convaincus, ont demandé mardi dernier à entendre un des indicateurs au coeur du montage. « Ce que le gouvernement appelle des cas isolés sont lamentablement fréquents », a dénoncé un sénateur.

 

En avril 2002, l'aura d'Alvaro Uribe, alors candidat présidentiel « à poigne », était sortie renforcée d'un attentat qui avait tué un clochard au passage de son véhicule blindé. Le coup, a-t-on appris trois ans plus tard, était en fait un montage des services secrets. Le premier mandat du Président a ensuite été marqué par des arrestations massives, sur la foi d'anciens guérilleros payés. L'incohérence de ces accusations débouchait généralement sur des non-lieux plusieurs mois plus tard.

 

Cette information est enfin cohérente avec la nouvelle stratégie de la carotte et du bâton initiée par le gouvernement colombien pour donner le coup de grâce aux combattants narcotrafiquants. À tout guerillero des FARC qui déserterait, fournirait des informations sur l'encadrement du mouvement, ou exécuterait son supérieur hiérarchique, Alvaro Uribe a promis l'amnistie, l'exfiltration sous une fausse identité en France ou en Espagne, et bien sûr une prime de plusieurs millions de dollars. Une caisse de plus de 100 millions de dollars a été constituée par Alvaro Uribe pour honorer ces primes. Résultat : depuis le printemps, la guérilla est décimée, pourrie par la suspicion et la corruption. Les FARC sont totalement exsangues, minées par les redditions et les désertions qui se comptent par centaines tous les mois. La mort de Raul Reyes, N° 2 du mouvement, par une opération militaire de l'armée colombienne, puis la mort du chef historique des FARC, Manuel Marulanda, ont accru le sauve-qui-peut de la plus vieille guerilla du monde. Harcelée sur tous les fronts, la guérilla a reçu le coup de grâce le 7 mars dernier : Ivan Rios, autre général des Farc, a été assassiné par son propre garde du corps, Pablo Montoya, alias «Rojas», pour toucher la prime de près de 2 millions de dollars promise par le gouvernement. La main tranchée du chef a été rapportée par Bogota en guise de preuve. L'information, martelée sur toutes les radios, a provoqué un petit cataclysme dans les rangs des guérilleros. Désormais, sur tous les fronts, chaque chef local sait qu'il peut être trahi et assassiné par ses hommes pour une «poignée de pesos». Il est donc tout à fait plausible que cette opération s'inscrive dans ce cadre.

 

Quoi qu'il en soit, la polémique lancée par RSR donne des sueurs froides aux néoconservateurs, qui se sont empressés de réfuter l'information en suivant leur parade favorite : la théorie du complot ! Derrière ce sccop se cacherait en effet la main d’une conspiration gauchiste ourdie par le Venezuela de Chavez avec la complicité de la famille Betancourt, afin de salir la stratégie de fermeté du président Uribe contre les FARC ! Lire ici le billet et les commentaires effarants de l’inénarrable journaliste Miguel Garroté. Peut-être cette information est-elle une rumeur, comme nous l’avons précisé en début de cet article. Un complot nous paraît en tout état de cause peu probable !

 

 

Affaire à suivre…

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Anomalie 04/07/2008 20:08

Longtemps en poste à l'AFP (Agence France presse) à Bogota, la capitale colombienne, auteur d'un livre sur Ingrid Betancourt *, Jacques Thomet connait bien le dossier des Farc, de la Colombie et des otages. Selon lui, les informations de la Radio suisse romande ne font que confirmer le succès de l'opération de retournement et d'infiltration de l'armée colombienne.

VSD. Que pensez-vous de l’information de la Radio Suisse Romande (RSR) selon laquelle la Colombie a versé une rançon de 20 millions de dollars contre la libération d’Ingrid Betancourt et des autres otages ?

Jacques Thomet. Tout est possible. Mais la Radio Suisse Romande présente ce versement d’argent comme une rançon. Or si c’est vrai qu’il y a eu de l’argent, cela s’appelle une prime distribuée aux informateurs. Cela conforte le succès de cette opération de retournement et d’infiltratrion. Si l’on avait été dans le cadre classique d’une opération militaire, vous imaginez bien que les 46 soldats des Farc, armés de Kalachnikov, auraient tiré dans le tas. Alors que les membres de l’armée colombienne, ceux qui étaient dans les deux hélicoptères, sont venus sans armes, en civil. De toute façon, le président colombien Uribe lui-même a dit très clairement qu’il avait 100 millions de dollars à la disposition des informateurs des Farc. Il en reste donc 80 millions. Je vais même un peu plus loin. Si l’information est sortie via la Radio Suisse Romande, cela ressemble à une opération d’intoxication, car la filière suisse de négociation n’a pas fonctionné.

VSD. Sur votre blog, vous dîtes que sans l’intervention spectaculaire des services secrets militaires colombiens le 2 juillet pour libérer Ingrid Betancourt, risquait d’être exécutée par la guérilla…

J.T. L’une des mes hautes sources dans le renseignement militaire colombien m’a en effet indiqué qu’Ingrid Betancourt était à la merci, à tout moment des Farc. Le nouveau chef des Farc, Alfonso Cano, avait demandé à ses hommes de tendre un piège à l’armée pour attirer l’un de ses détachements dans la zone où elle se trouvait. La guérilla redoutait la ‘nocivité’ d’Ingrid si elle retrouvait la liberté, en raison de sa position déterminée contre les rebelles et leur politique d’enlèvements.C’est pour cette raison qu’ils l’ont soignée, et nourrie dans de meilleures conditions au cours des derniers mois, pour ne pas qu’elle souffre d’un problème de santé. Le guet appens prévu par le n°1 des FARC consistait à provoquer l’intervention de l’armée dans la région du Guaviare (dans le sud-est colombien) où elle était séquestrée, à échanger des tirs avec la troupe arrivée sur les lieux, et à exécuter Ingrid avant que les rebelles ne disparaissent, en affirmant qu’elle avait été tuée dans cet affrontement par les soldats.

*Ingrid Bétancourt: histoire de coeur ou raison d'Etat (Hugo Doc-2006)


Recueilli par Antoine Dreyfus

Source : VSD