HE MADE THE DREAM COME TRUE !

Publié le par Anomalie

Il l’a fait ! Et comment ! Barack Obama est devenu le 44ème président des Etats-Unis d’Amérique au terme d’une soirée époustouflante, et a réalisé l’impossible : donner corps au « rêve » de Martin Luther King quarante ans à peine après son discours historique devant le Lincoln Memorial de Washington. En épousant une candidature post-raciale et en dépassant les communautarismes, Barack Obama s’est inscrit dans la droite ligne de ce rêve, qui, rappelons-le, n’était pas de voir un homme noir rentrer coûte que coûte à la Maison-Blanche, mais bien qu’un homme noir, le plus naturellement du monde, ait la possibilité de devenir président de l’Amérique. C’est une nuance, mais une nuance de taille, puisqu’elle fonde la différence fondamentale entre le communautarisme et le post-racialisme. C’est en comprenant cette nuance que Barack Obama a pu rentrer à la Maison-Blanche et susciter un tel engouement dans la société américaine. Et de fait, c’est une Amérique majoritairement blanche qui a porté dans la nuit du 4 novembre Barack Obama à la présidence. La propre fille de Martin Luther King a lâché hier matin avec émotion que son père aurait été « fier de la victoire de Barack Obama ». Condoleeza Rice, au bord des larmes, a également utilisé ce mot de « fierté ».



Plutôt qu’à une victoire, c’est à un véritable triomphe auquel les Etats-Unis ont assisté. Les sondages, une fois de plus, ne s’étaient pas trompés. Mieux : leur précision a encore été affinée par rapport au précédent scrutin de 2004. Les Cassandre avaient évidemment tenté, dans un élan de populisme aussi consternant que prévisible, de les faire passer pour de la propagande aux mains de gourous gauchistes (ben voyons !). Mais le propre d’un Cassandre est bien de se tromper avec une régularité de métronome, n’est-ce pas ? Les dernières projections de RealClearPolitics ont donc été en tout point conformes à la réalité du vote, à ce détail près qu’elles avaient sous-estimé la force de la vague Obama, qui a arraché avec une facilité déconcertante l’Ohio, le Nevada, le Colorado, l’Iowa, la Floride et la Virginie aux Républicains. À aucun moment John McCain n’est parvenu à inquiéter le démocrate sur ses terres : Barack Obama pulvérise les scores de John Kerry en Pennsylvanie, dans le New Hampshire, au Nouveau-Mexique, dans les Etats des Grands Lacs et sur la côte Ouest. Il triomphe à New York et réussit l’exploit de talonner son rival républicain dans le Montana, et échoue d’extrême justesse à conquérir le Missouri (6000 voix sur 3 millions…). Mais c’est surtout la victoire à l’arrachée dans l’Indiana et en Caroline du Nord, deux bastions républicains réputés imprenables, dont un ancien Etat sudiste ségrégationniste, qui confère à cette victoire son caractère éclatant et magnifique. La lame de fond a ainsi balayé l’ensemble du territoire américain et n’a laissé aucune chance à un candidat républicain totalement dépassé et comme abasourdi par l’ampleur et la puissance du raz-de-marée.





Mais le candidat républicain n’est pas le seul à avoir été balayé. Balayé, l’effet Bradley. Balayée, la politique de la peur qui ne reposait que sur une seule et même obsession martelée comme un mantra : faire passer Obama pour un « socialiste » ou un « musulman caché » en flattant l’ignorance et les instincts primaires d’un électorat ultraconservateur. Balayées, les craintes d’un vote de réaction qui viendrait compenser la mobilisation des jeunes et des minorités pour offrir in extremis la surprise de la présidence à John McCain. L’électorat blanc et ouvrier des banlieues de l’Ohio ou de Pennsylvanie, que Sarah Palin a désespérément tenté de figer dans sa fausse caricature de troupeau raciste, s’est détourné avec mépris de ces simplismes insultants pour faire un pont d’or à Barack Obama. La défaite cinglante de John McCain est surtout le révélateur d’un double changement de paradigme (à l’intérieur comme à l’extérieur), que les stratèges républicains n’ont pas vu venir, et la résultante de choix de campagne en décalage complet avec la réalité du terrain. Ils se sont ainsi radicalement trompés sur les attentes du peuple américain et les lignes de fracture d’une société dont les enjeux leur échappent totalement.


À l’intérieur. S’il y a bien une figure qui symbolise l’échec cuisant de la campagne républicaine, c’est bien le choix de la calamiteuse Sarah Palin comme colistière de John McCain et, de fait, potentielle vice-présidente. Suprême délice : c’est l’inepte idéologue néoconservateur Bill Kristol, co-fondateur du PNAC et éditorialiste du Weekly Standard, qui avait suggéré à John McCain le choix de Sarah Palin comme colistière. Difficile d’imaginer démonstration plus flagrante de la déroute conceptuelle des néoconservateurs. Lancée comme un produit marketing pour capter l’électorat évangéliste et ultraconservateur que le profil centriste de John McCain peinait à rallier, la hockey-mum d’un petit bled de l’Alaska n’aura intéressé le consommateur américain que deux semaines. Il n’a pas fallu plus de temps pour que des Américains interdits constatent l’ignorance crasse et l’impréparation d’une femme qui avouait candidement ignorer le champ de compétences du poste qu’on lui faisait briguer. Mais le pire n’est pas là. Sarah Palin incarnait au-delà de la caricature l’obscurantisme et le fanatisme d’une droite néo-chrétienne vindicative, dont elle croyait sincèrement qu’elle représentait toujours l’Amérique. Pourtant elle parlait dans le vide lorsqu’elle vantait un supposé way of life américain gravé dans le marbre éternel de l’Amérique des pionniers. Un way of life qui érigerait en valeur suprême l’ignorance et le repli contre la vision d’un monde globalisé et métissé porté par Barack Obama. Un way of life suspicieux de tout Américain ouvert sur le monde qui ne jouerait pas la partition populiste de l’anti-intellectualisme et de l’obscurantisme religieux. Cet aveuglement idéologique a pris toute sa mesure dans les derniers jours de campagne lorsque Sarah Palin a lâché dans un meeting en Pennsylvanie : « cet homme, Barack Obama, ne comprend pas l’Amérique, il ne pense pas comme nous, il n’est pas Américain ». À l’aune des résultats de l’élection, ce message s’est avéré désastreux et ravageur : c’est elle, en fait, qui ne comprenait plus la nouvelle Amérique. Les électeurs lui ont apporté un démenti éclatant en portant à la présidence un homme, Barack Hussein Obama, qui représente l’exact opposé de ce que l’Amérique frileuse exècre. Un homme qui n’a pas fait son service militaire ; un homme né de père kenyan et élevé dans la foi musulmane dans une école d’Indonésie. Un homme dont l’histoire personnelle est un melting-pot de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique. Un homme qui ne considère pas comme une tare le fait de parler l’arabe et d’avoir un passeport. Ce sont deux Amérique qui se sont affrontées pendant cette longue campagne. La présidence de Barack Obama aidera peut-être l’Amérique qui n’a pas voté pour lui à comprendre que le monde est complexe et n’est pas un champ d’affrontement eschatologique entre un Bien sous le sceau de Dieu et un Mal sous l’empire de Satan. Une obscurantiste comme Sarah Palin, pétrie de géopolitique biblique, aurait été une incommensurable catastrophe pour la compréhension du monde.


À l’extérieur. On s’interdirait définitivement de comprendre l’engouement historique pour Barack Obama si l’on refusait de prendre la mesure des ravages de huit années de néoconservatisme pour l’image de l’Amérique dans le monde. Les suppliciés d’Abou Ghraib et les dizaines de milliers de personnes déchiquetées sous les bombes de la Liberté et de la Démocratie avaient fini par devenir dans l’imaginaire collectif contemporain les nouvelles images institutionnelles d’une Amérique travestie en nation arrogante et belliciste, en laquelle des Américains épuisés et honteux ne se reconnaissaient plus. Ils ne supportaient plus cette image détestable d’eux-mêmes et de leur pays que des idéologues inconscients et irresponsables avaient forgée, et que le monde ne cessait de leur renvoyer à la figure. Au-delà de la soif inouïe de changement qui s’est manifestée avec une ferveur inégalée dans l’Histoire récente des Etats-Unis, c’est bien à une renaissance morale de leur pays que les Américains ont appelé à travers ce vote massif. Car avec le taux de participation le plus élevé depuis un siècle, c’est tout un peuple qui s’est levé comme un seul homme pour porter Barack Obama et l’adjurer de leur rendre ce rêve américain que George W. Bush et les néoconservateurs avaient transformé en cauchemar. Et les clameurs de ce monde en liesse qui leur parviennent en écho et les félicitent d’avoir su faire le bon choix doivent constituer pour les Américains une victoire aussi grande et aussi belle que celle de Barak Obama.




Comme tous les grands leaders, le nouveau président américain a un coup d’avance sur l’échiquier de l’Histoire : il l’avait déjà démontré en 2003, s’illustrant comme le seul sénateur à refuser d’avaliser l’invasion de l’Irak. C’est donc avec force qu’il enterre la vision fallacieuse et passéiste du Nouveau Siècle Américain néoconservateur, qui persiste à ramer à contre-courant de la nouvelle géopolitique du XXIème siècle et apparaît enfin pour ce qu’elle est : une fuite en avant autiste aux allures de chant du cygne. Ce n’est pas un hasard si les principales récriminations des néoconservateurs à l’encontre de Barack Obama portent sur sa volonté de renouer avec le multilatéralisme et la politique de la main tendue. Ils savent que leurs crispations hégémoniques et leur complexe de supériorité seront les premières victimes d’un renouveau de la coopération entre toutes les nations. Les pulsions impériales et les soubresauts martiaux des néoconservateurs à l’encontre de l’émergence irrésistible d’un monde multipolaire sont autant d’indices du cruel décalage qui existe entre les fantasmes qui peuplent leur idéologie et la réalité d’un monde qu’ils ne comprennent plus.


Reste à présent pour Barack Obama le plus difficile : redresser un pays que George W. Bush a laissé dans un état lamentable. Il hérite ainsi d’une Amérique à genoux, et d’une situation budgétaire et internationale catastrophique. Il sait aussi que la crise économique et financière couplée à l’impopularité historique de W. l’a beaucoup aidé à gagner la Maison-Blanche. Voilà pourquoi il est absolument nécessaire d’éviter un double écueil : sous-estimer la portée symbolique et le choc positif que constitue une présidence Obama pour le monde ; surestimer les capacités de l’homme Obama qui doit faire face à d’immenses défis. Car si l’élection de Barack Obama est une excellente nouvelle pour l’Amérique et pour le monde, les sujets d’inquiétude demeurent nombreux. Une fois l’euphorie passée, ceux que j’appelle les « partisans irrationnels » de Barack Obama ne tarderont pas à se rendre compte que leur héros n’a rien de l’idéaliste tiers-mondiste che-guévarisé qu’ils se sont façonnés avec un patchwork de bons sentiments. Barack Obama est un homme politique pragmatique, et son pire ennemi sera, à terme, et paradoxalement, l’espoir fou qu’il a suscité. Ne décevoir personne sera impossible. Il est même probable qu’il s’entoure de collaborateurs qui ne manqueront pas de frustrer l’aile la plus progressiste du parti. En outre, comme nous l’avons déjà écrit, le legs d’une clique d’idéologues littéralement irresponsables marquera durablement la politique étrangère américaine, et éliminer toutes les scories néoconservatrices prendra du temps. Comme partout, comme toujours, l’état de grâce prendra fin, et Barack Obama devra contenir l’inévitable déception pour qu’elle ne se transforme pas un jour en désillusion. Parce que nous souhaitons, sur notre blog, la réussite de sa politique, nous ne saurions nous priver de critiquer les choix qui nous paraîtrons aller dans le mauvais sens : rien ne serait pire que renoncer à la lucidité sous prétexte de ne pas égratigner l’icône.


Bonne chance, Mister President !

 

 


 

 

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