TROTSKI, PÈRE SPIRITUEL DES NÉOCONSERVATEURS
Nous ne sommes pas les seuls à avoir pointé du doigt la filiation entre l’internationalisme trotskiste et le messianisme démocratique des néoconservateurs. En 2004, déjà, le journaliste Julien Charnay écrivait une tribune en ce sens pour Marianne.
Julien Charnay
Marianne
Lundi 19 avril 2004
Mais que se cache-t-il donc derrière l'idéologie des intellectuels qui inspirent la politique étrangère de George Bush ? La question est rebattue certes, mais passionnante. On a souvent mis en exergue - et parfois à tort - l'influence de l'intellectuel Leo Strauss, qui fut jadis le défenseur des valeurs héritées de la philosophie politique des Anciens et insuffla un esprit combattant, soucieux de préserver les régimes politiques de la neutralité éthique. On sait également que les néoconservateurs sont issus, pour beaucoup, des rangs de la gauche, voire de l'extrême gauche. Mais une polémique intéressante a surgi l'an dernier, sans pour autant franchir l'Atlantique : ces anciens trotskistes, qui ont régénéré la droite américaine, auraient-ils conservé une certaine tendresse pour leurs aventures de jeunesse ? Cette question a déjà été effleurée, en 1995, comme en témoigne un remarquable article de John B. Judis dans la revue Foreign Affairs sur « la révolution néoconservatrice ». L'auteur s'interrogeait sur la résurgence quelque peu anachronique d'une pensée empreinte des thèses de Léon Trotski dans les écrits de cette école de pensée qui préparait alors l'après-Clinton. Il voyait déjà dans la
« vision idéaliste de l'internationalisme », dans l'idée même de « considérer la politique étrangère comme une croisade », une sorte de « trotskisme inversé ». La notion même de révolution mondiale en évoque une autre : celle qui consiste à « exporter la démocratie », pour reprendre les termes de Joshua Muravchik. Avec ses amis de la revue Commentary, ce dernier tourna le dos à la gauche traditionnelle, dont il était issu, au moment où celle-ci sombrait dans le pacifisme, après la guerre du Vietnam, pour jeter les bases du néoconservatisme. Une même matrice idéologique au service d'une autre cause ?
« vision idéaliste de l'internationalisme », dans l'idée même de « considérer la politique étrangère comme une croisade », une sorte de « trotskisme inversé ». La notion même de révolution mondiale en évoque une autre : celle qui consiste à « exporter la démocratie », pour reprendre les termes de Joshua Muravchik. Avec ses amis de la revue Commentary, ce dernier tourna le dos à la gauche traditionnelle, dont il était issu, au moment où celle-ci sombrait dans le pacifisme, après la guerre du Vietnam, pour jeter les bases du néoconservatisme. Une même matrice idéologique au service d'une autre cause ? Fin 2002, l'éditorialiste William Pfaff rallumait la mèche dans l’International Herald Tribune en stigmatisant les « deux radicalismes », islamiste et néoconservateur. Il dénonçait alors « une version droitière de la révolution permanente de Trotski visant à détruire les institutions et les structures existantes et fondée sur l'espérance millénariste que toute violence va prendre fin dans un monde meilleur et plus heureux ». Empreints d'idéologie, amoureux des théories, ces ex-trotskistes ont trouvé dans la défense de l'Amérique et de sa « destinée manifeste » un substitut à leurs projets d'antan. Michael Lind, de la New America Foundation, abonde dans ce sens : « Ils nomment leur idéologie « wilsonisme », écrit-il, mais c'est en réalité la théorie de la révolution permanente chère à Trotski ».
Aujourd’hui l’Irak, demain l'Arabie Saoudite, laisse entendre Laurent Murawiec, ancien trotskiste et néoconservateur français. Ils n'auraient donc renoncé ni au Grand Soir ni à leurs méthodes – propager leurs idées sur le terrain politique. Et encore moins à vouloir imposer à tous leur vision du monde. Bien sûr, les hérauts de la nouvelle droite n'ont pas tous été fascinés par Trotski dans leur jeunesse. Loin s'en faut. Mais il est évident que cette pensée d'extrême gauche a profondément inspiré l'émergence du néoconservatisme, comme le soulignait le journaliste Jeet Heer dans le grand quotidien canadien National Post en juin dernier. D'après son enquête, Paul Wolfowitz, le principal concepteur de la guerre d'Irak, n'hésite pas à s'offrir les conseils d'ex-trotskistes. Dans les années 70, il côtoyait déjà quelques gauchistes sur le retour, notamment dans l'entourage du sénateur Henry Jackson, figure emblématique de cette gauche qui réaffirmait sa foi dans les idéaux démocratiques américains. À commencer par Max Shachtman, ce « très controversé disciple américain de Trotski », grand défenseur de la guerre du Vietnam, et autour duquel ont gravité des intellectuels de premier plan comme Albert Wohlstetter ou Irving Kristol. Des jeunes loups venus d'extrême gauche qui, à l'époque, constituaient une main-d’œuvre de premier plan pour ferrailler contre les communistes. L'histoire de la nouvelle droite américaine, c'est celle d'une poignée d'ex-gauchistes, façonnés par le manichéisme, qui, à force de se raconter des histoires, ont entrepris aux côtés de Bush de transformer le monde pour qu’il corresponde à leurs chimères.
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