LE CAUCASE DE NOUVEAU EN GUERRE : NOUS AVIONS VU JUSTE
L’armée russe a envahi avant-hier la petite république géorgienne séparatiste d’Ossétie du Sud. Comme nous l’avions prévu, il s’agit là de la première réplique du séisme de l’indépendance du Kosovo, qui en annonce d’autres. Voilà ce que nous écrivions le 3 mai 2007, il y a plus d’un an, dans un papier sur le forum de Marianne. Nous pourrions ne pas en retirer une ligne, malheureusement…
Depuis la « Révolution des Roses » qui, en décembre 2003, a chassé le Président prorusse Edouard Chevardnadze au pouvoir à Tbilissi depuis l’indépendance du pays, le pays est dirigé par le président pro-occidental Mikheil Saakachvili. Présentée en Occident comme une victoire de l’ouverture et de la modernité sur l’immobilisme passéiste de l’ancien pouvoir crypto-communiste, cette transition démocratique s’est vite avéré être un nuage de fumée. Le nouveau pouvoir du pro-américain Saakachvili, élu le 4 janvier 2004, est autoritaire et corrompu ; le Mouvement National Démocrate (MND) contrôle 95% du Parlement, la presse d’opposition a presque entièrement disparu, et la télévision ne critique plus le pouvoir. Salomé Zourabichvili, la ministre des Affaires étrangères, a été en 2005 chassée du pouvoir, à la suite d’un procès qu’elle jugea stalinien. Selon elle, des réseaux mafieux auraient leurs entrées au gouvernement. En outre, la tension ne cesse de monter entre la Géorgie et la Russie, menaçant de déstabiliser l’ensemble du Caucase déjà éprouvé par les conflits séparatistes en Tchétchénie et en Ingouchie et les velléités sécessionnistes de l’Adjarie, de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud.
La Géorgie est confrontée depuis l’indépendance au séparatisme de trois de ses régions, à des degrés divers. Le plus important de ces conflits territoriaux reste celui de la petite République d’Ossétie du Sud, dont la capitale est Tskhinvali. Historiquement, l’Ossétie du Sud avait le statut de région autonome dans l’URSS, incluse dans le territoire de la République socialiste soviétique de Géorgie. Depuis l’indépendance de la Géorgie le 9 avril 1991, l’autonomie accordée aux Ossètes a été totalement supprimée par l’État géorgien, provoquant l’exode d’une grande partie de sa population vers la république voisine d’Ossétie du Nord. En 1994, les nationalistes ont proclamé l’indépendance de l’Ossétie du Sud, profitant de la faiblesse du nouvel État géorgien, après un conflit de deux ans. Ce nouvel État s’est rapproché de la République d’Ossétie du Nord, une des Républiques de la Fédération de Russie, avec laquelle elle a une frontière, une culture et des relations économiques communes. Refusant de reconnaître l’intégrité territoriale de la petite République, le pouvoir géorgien a maintenu le statu quo jusqu’à la Révolution des roses. Depuis l’accession au pouvoir du nationaliste Mikheil Saakachvili à Tbilissi en 2004, l’Ossétie du Sud est redevenu un enjeu politique entre le Président géorgien qui souhaite la réintégration des régions sécessionnistes au sein du territoire de la Géorgie et les indépendantistes ossètes, majoritaires en Ossétie du Sud, qui souhaitent une indépendance complète, prélude à la réunification ultérieure avec l’Ossétie du Nord, ce que ni l’Union Européenne, ni l’OSCE et encore moins la Géorgie sont enclins à accepter.
La République d’Ossétie du Sud a alors tenu un deuxième référendum sur son indépendance le 12 novembre 2006, aux allures de véritable plébiscite. Les quelque 55 000 Ossètes du Sud qui ont été appelés à se prononcer sur le nouveau statut de la petite République ont approuvé quasi-unanimement (près de 98,89% des voix avec un taux de participation de 95,2%) le passage à un État indépendant. Cependant, la communauté internationale n’a pas reconnu le référendum, l’Union Européenne affirmant même que les résultats n’étaient pas à prendre en compte. Le président sortant Edouard Kokoïty a également été plébiscité à l’occasion de ce scrutin. Le gouvernement géorgien promet désormais de régler la question ossète par « des moyens pacifiques ». Pour compliquer la situation, certains villages d’Ossétie du Sud à majorité géorgienne ont organisé parallèlement leurs propres scrutins. Ils ont choisi Dimitri Sanakoïev comme président et décidé de rester dans le giron de la Géorgie. Seul Moscou, qui encourage la sécession et le rattachement à la Russie des républiques d’Ossétie du Sud, d’Abkhazie, de Transnistrie et du Haut-Karabakh, a reconnu la validité du référendum. Avec un argument de poids, piège imparable pour la communauté internationale : si vous vous apprêtez à encourager et à reconnaître la sécession et l’indépendance du Kosovo de la Serbie, au nom de quel principe pouvez-vous refuser le droit à l’autodétermination des petites républiques du Caucase enserrées dans un territoire national ? Argument qui porte, certes, mais que l’on peut également retourner aisément contre son auteur : au nom de quoi accepter la sécession des républiques caucasiennes de Géorgie et refuser celle des républiques de votre propre fédération, Ossétie du Nord, Ingouchie et Tchétchénie en tête ? La situation dans le Caucase demeure donc explosive, tributaire de considérations locales comme d’une configuration internationale avalisant la sécession de petits territoires, comme en République Fédérale de Yougoslavie (Monténégro), qui a de facto cessé d’exister, en Serbie (Kosovo) ou en Indonésie (Timor Leste).