FOCUS : LES DÉMONS ULTRANATIONALISTES EN SERBIE ET EN BOSNIE

Publié le par Anomalie

En Serbie, le Parti Radical Serbe (Srpska Radikalna Stranka – SRS), créé en 1991 par Vojislav Seselj (photo) en fusionnant le Mouvement Tchetnik Serbe et une fraction du Parti Radical du peuple, est formellement dirigé aujourd’hui par Tomislav Nikolic, la figure historique du parti étant incarcéré à La Haye pour crimes de guerre. Parti d’extrême droite ultranationaliste, chantre de la Grande Serbie, le SRS est le plus puissant des partis de la diagonale balkanique des extrémistes. Exclu en 1981 de la Ligue des Communistes de Yougoslavie et de l’Université (l’intitulé de sa thèse était Bases politiques profondes du Militarisme et du Fascisme), Vojislav Seselj est considéré comme l’un des principaux responsables du déclenchement de la guerre en Yougoslavie, qui fit 200.000 morts. Seselj déclarait en juin 1991 à la télévision : « Il faut égorger les Croates avec une cuillère rouillée pour que cela dure plus longtemps ». À cette époque, il commandait les Tchetniks, un groupe paramilitaire arborant drapeau noir à tête de mort et au slogan évocateur, « la liberté ou la mort », qui semèrent la désolation dans le sud de la Croatie. Seselj est également le premier politicien à avoir employé le terme de « purification ethnique », ce que firent ses Tchetniks en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. Il déclara le 21 juin 1993 au Parlement serbe : « Adolf Hitler a été une victime innocente des machinations occidentales ».


Depuis l’effondrement électoral du SPS (Parti Socialiste de Serbie) du président national-communiste Slobodan Milosevic auquel il était allié (Vojislav Seselj a été vice-premier ministre du gouvernement serbe entre 1998 et 2000), le SRS menace d’emporter chaque scrutin organisé en Serbie. Aux élections législatives anticipées du 28 décembre 2003, le SRS était devenu le premier parti de Serbie, avec 27,30% des suffrages, ce qui lui permit de constituer une minorité de blocage au Parlement. Aux élections législatives anticipées du 21 janvier 2007, le SRS demeure le premier parti du pays et améliore même son score par rapport au scrutin de 2003, avec 28,62% des voix. La coalition hétéroclite formée par les partis démocratiques lui interdit toutefois l’exercice du pouvoir, mais le 8 mai 2007, à la surprise générale et avec l’appui du Parti Démocratique de Serbie (DSS) du Premier ministre nationaliste Vojislav Kostunica (ainsi que du Parti Socialiste), Tomislav Nikolic a été élu par 142 voix sur 244 à la tête de la présidence du Parlement serbe, suscitant la « consternation » de l’Union Européenne qui pointe du doigt la menace d’une « nouvelle radicalisation » en Serbie. Tomislav Nikolic devenait de facto le second personnage du régime dans l’ordre protocolaire, le Président du Parlement pouvant être appelé à remplacer le chef de l’Etat en cas d’empêchement dans l’exercice de ses fonctions. Le 11 mai 2008, pour la troisième fois en 16 mois, les Serbes ont été appelés aux urnes lors d’élections législatives anticipées. La déclaration d’indépendance unilatérale du Kosovo le 17 février 2008 a en effet accentué la crise politique récurrente qui secoue le pays et entraîné la dissolution du parlement élu un an plus tôt ; la démission du Premier ministre nationaliste Vojislav Kostunica a rendu le pays ingouvernable. Comme à chaque scrutin, le SRS a encore accru son poids électoral, avec 29,13% des suffrages ; mais pour la première fois depuis 2003, il n’est plus le premier parti du pays, devancé par la coalition européiste de centre-gauche emmenée par le DS du président démocrate Boris Tadic.

 

Sur le front des élections présidentielles, Tomislav Nikolic est constamment au second tour depuis 2003. Seule l’invalidation du scrutin en raison d’une trop faible participation l’a empêché de remporter l’élection présidentielle du 16 novembre 2003 (45% des voix). Au second tour des élections présidentielles du 27 juin 2004 (après l’invalidation des 3 précédentes élections présidentielles des 13 octobre 2002, 8 décembre 2002 et 16 novembre 2003), Tomislav Nikolic est battu par Boris Tadic, mais obtient 46,03% des voix (après avoir été en tête du premier tour avec 30,52% des suffrages). Les élections présidentielles du 20 janvier 2008, minées par la question de l’indépendance de la province serbe du Kosovo et l’adhésion du pays à l’Union Européenne, ont exacerbé la question nationale et confirmé la prédominance de l’extrême droite dans le paysage politique serbe. Au soir du premier tour, Tomislav Nikolic arrive en tête avec 39,41% des suffrages, améliorant de 9 points son résultat de 2004. Le second tour des élections, le 3 février 2008, a été le plus serré depuis 2000 : le président sortant, Boris Tadic, du parti démocrate, ne l’emporte que de justesse, Tomislav Nikolic raflant 47,71% des suffrages, son résultat le plus important depuis 2003. Seul Vojislav Seselj avait obtenu un meilleur score au second tour (invalidé faute de participation suffisante) le 5 octobre 1997 avec 49,40% des suffrages. La Serbie reste donc l’exception des Balkans ; l’extrême droite ultranationaliste et ethniciste héritière de la guerre n’y montre aucun signe d’affaiblissement, se maintenant au contraire à des niveaux paroxystiques. Le sentiment d'humiliation nationale qui nourrit l'extrême droite a atteint sont point culminant avec l'éclatement de ce qui restait de la RFY depuis l'indépendance du Monténégro, et surtout la douloureuse et inacceptable amputation du coeur de la Serbie que représente l'indépendance du Kosovo. La "Grande Serbie" voulue par Milosevic a été perdue dans le sang, et le pays se retrouve aujourd'hui confiné en deçà même de ses frontières historiques. 

 

 

BOSNIE HERZÉGOVINE. Le système politique bosniaque est à l’image du découpage ethnico-géographique issu des accords de Dayton de 1995 : complexe. Régime fédéral, la République de Bosnie-Herzégovine est composée de la Fédération croato-musulmane et de la République Serbe (Republika Srpska), chaque entité disposant de son Assemblée nationale et de son Président. Les institutions du régime sont chapeautées par une Présidence collégiale tripartite (un Croate, un Serbe et un Musulman) et une Chambre des Représentants, Chambre basse du Parlement (42 députés élus, 14 élus en République Serbe et 28 dans la Fédération croato-musulmane). Lors des élections présidentielles et législatives du 1er octobre 2006, les partis nationalistes traditionnels qui se sont partagé le pouvoir depuis 1995 (Parti d’Action Démocratique (SDA national-islamique), Parti Démocratique Serbe (SDS) et Communauté Démocratique Croate de Bosnie-Herzégovine (HDZ)) ont pour la première fois été devancés par des formations récentes, sociales-démocrates ou nationalistes modérées (SBiH et SDP pour la Fédération croato-musulmane, SNSD en République Serbe), premier pas vers une normalisation démocratique du pays dix ans après la fin du conflit. Même si la campagne électorale a été marquée par une forte rhétorique nationaliste, l’ensemble des partis les plus modérés n’ayant pas hésité à faire appel à un discours ethnique, les formations nationalistes traditionnelles ne dirigent donc plus le pays.


Rien n’est cependant réglé douze ans après la guerre : le leader du SNSD, Mirolad Dodic, a ainsi fait campagne en agitant la menace de l’organisation d’un référendum sur l’indépendance de la République serbe de Bosnie (Republika Srpska), démontrant que le poison nationaliste est toujours opérant en République Serbe plus qu’ailleurs dans la Fédération. La constitution de la Bosnie-Herzégovine post-Dayton repose en effet sur une insoluble quadrature du cercle en même temps que sur une nécessite. Nécessité, car le découpage du pays est un moindre mal, répondant au refus de se résoudre à la fatalité d’une partition définitive de la Bosnie-Herzégovine. « Fallait-il laisser une fois pour toute ses voisins (Serbie et Croatie) se départager les territoires et populations qu’ils contrôlent déjà directement ou indirectement, tout en laissant aux « musulmans » la création d’un État-croupion islamique, une enclave à la Gaza, un Bosniekistan ? », demandait le docteur en droit international André Svebor Dizdarevic. Mais le fondement de la Bosnie-Herzégovine moderne souffre également d’une contradiction insoluble : elle est définie comme un « État démocratique régi par la primauté du droit » ; or les entités qui la composent, nées de l’agression, de la purification ethnique, du déplacement forcé de centaines de milliers de personnes, sont basées sur le principe ethnocratique. Comment, dès lors, bâtir un État démocratique, un vouloir-vivre-ensemble, à partir de deux sous-États ethnocratiques ? Si l’État bosniaque a tant bien que mal été préservé, ne serait-ce que sur le plan purement juridique, force est de constater que la société multi-ethnique de Bosnie-Herzégovine, elle, a été démolie. Car objectivement, à l’heure actuelle, le nettoyage ethnique est pratiquement achevé : 96% des habitants de l’entité serbe sont Serbes, et les territoires respectivement contrôlés par les partenaires fédéraux sont homogènes, à 96% pour la partie croate (longtemps sous hégémonie du HDZ) et à 80% pour la partie bosniaque musulmane (où les actes de terrorisme et de vandalisme anti-chrétiens se multiplient sous l’égide de groupes islamiques). L’équation bosniaque peut donc se résumer à ces deux termes : reconstruction et maintien de l’intégrité territoriale de la Bosnie, ou désintégration définitive et cannibalisation territoriale. La déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo risque de créer un dangereux précédent : au nom de quoi refuserait-on aux Serbes de Bosnie l'indépendance de la République Serbe de Bosnie voire son rattachement à "la mère patrie serbe", alors que la communauté internationale l'a accordée aux Albanais du Kosovo ?

 

En Fédération croato-musulmane de Bosnie-Herzégovine, les partis nationalistes sont représentés par le HDZ-BiH (après la scission du HDZ historique entre le HDZ-BiH de Dragan Covic et Miso Relota, et le nouveau HDZ-1990 de Bozo Ljubic, plus modéré) et le SDA (Parti d’Action Démocratique) longtemps dirigé par le premier président de Bosnie-Herzégovine, Alija Izetbegovic, aujourd’hui décédé. Même si ces formations demeurent nationalistes, elles ne sont plus considérées comme étant extrémistes, en dépit de certains éléments ultranationalistes au sein du HDZ-BiH. En revanche, l’extrême droite ultranationaliste et ethniciste demeure très influente en République serbe, sous les traits de deux partis, le SDS et le SRS-RS. Le SDS (Parti Démocratique Serbe) est un parti d’extrême droite ethniciste héritier de Radovan Karadzic et Ratko Mladic, recherchés par la communauté internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’Humanité (photo). Artisan du « nettoyage ethnique », le SDS continue à combattre toute idée de Bosnie-Herzégovine et prône le rattachement à la mère-patrie : la Serbie. Le parti est dirigé aujourd’hui par Mladen Bosic, qui a recueilli 24,87% des suffrages le 1er octobre 2006 lors de l’élection du représentant serbe à la présidence collégiale. Aux élections présidentielles de la république serbe qui se tenaient le même jour, le représentant du SDS et président sortant, Dragan Cavic, subit un sérieux revers en n’obtenant que 30,58% des voix. Le deuxième parti d’extrême droite du pays est le SRS-RS (Parti Radical Serbe de la République Serbe), satellite bosniaque du SRS serbe de Vojislav Seselj, qui combat pour une Grande Serbie. En perte de vitesse aujourd’hui (après avoir suscité la stupeur en remportant l’élection présidentielle de septembre 1998, porté par Nikola Poplasen, devançant l’extrême droite traditionnelle du pays, le SDS), il est dirigé par Radislav Kanjeric (3,25% lors de l’élection du Président de Bosnie-Herzégovine pour le collège serbe). Lors des élections législatives pour la Chambre des Représentants de la république de Bosnie-Herzégovine, le SDS n’a obtenu que 20,13% (il demeure néanmoins le deuxième parti de République Serbe) et le SRS-RS 2,94%. Aux élections de l’Assemblée nationale de la république Serbe, le SDS a obtenu 18,99%.


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DOSSIER EXTRÊME DROITE 

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