LE RÉPUBLICAIN COLIN POWELL REJOINT BARACK OBAMA
À quinze jours des élections présidentielles, c’est un coup dur pour John McCain, mais pas une surprise. Colin Powell, ancien secrétaire d’Etat du président Bush, a annoncé le 19 octobre dans l’émission politique dominicale « Meet the Press » de MSNBC qu’il allait « voter pour Barack Obama », ajoutant qu’il « remplissait les critères pour diriger le pays ». Colin Powell, de tendance « réaliste » en politique étrangère, coupe enfin les ponts avec une formation politique en laquelle il ne se reconnaissait plus, noyautée par l’extrême droite belliciste et les idéologues néoconservateurs. Colin Powell demeure associé au discours du 5 février 2003 aux Nations Unies, point culminant de la vague de mensonges qui a précipité l’invasion américaine en Irak. Retour sur ces années où un homme d’Etat a été manipulé par une association de malfaiteurs. C’est à l’été 2002 que la campagne d’intoxication médiatique a commencé : prudemment d’abord, pour installer tous les éléments du mensonge, puis par une avalanche d’informations et de « révélations » toutes plus alarmantes les unes que les autres, dans un crescendo parfaitement maîtrisé dramatisant les enjeux à l’extrême. Le coup d’envoi de la campagne de communication n’a pas été choisi au hasard : été 2002 ; le premier anniversaire des attentats du 11 septembre approche, la société américaine est sevrée d’émotions, de peurs, prête à entendre ce qu’ont à leur dire leurs dirigeants de guerre. Le 26 août 2002, devant un parterre de vétérans, le vice-président des Etats-Unis Dick Cheney lance l’offensive médiatique :
| « Il n’y a aucun doute que Saddam Hussein possède maintenant des armes de destruction massive. Il ne fait simplement aucun doute qu’il les développe pour les utiliser contre nos amis, contre nos alliés et contre nous ». |
Le Président George W. Bush lui répond en écho le 12 septembre :
| « À l’heure où nous parlons, l’Irak étend et améliore les bases qui ont servi à la production d’armes biologiques ». |
Le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld étaye les accusations du Président le 18 septembre devant le Comité sur le service militaire de la Chambre des Représentants :
| « Nous savons que le régime irakien a des armes chimiques et des armes biologiques. Son régime en a entreposé de grandes quantités, de façon clandestine, y compris le VX, le sarin, le cyclosarin et le gaz moutarde ». |
Il poursuit 9 jours plus tard, affirmant que « les services secrets américains possèdent des preuves incontestables de l’existence de liens entre Al Qaida et le gouvernement du Président Saddam Hussein en Irak » (cité par le New York Times, 27 septembre 2002). Immédiatement suivi par le Président : « [Saddam Hussein] est un homme qui privilégie la relation avec Al Qaida, un homme qui est une vraie menace pour l’Amérique » (New York Times, 28 septembre 2002).
Tous les éléments de la dramaturgie sont donc en place, en à peine un mois : les liens du régime irakien avec Al Qaida, les armes de destruction massive (ADM) à composante chimique, bactériologique et même nucléaire, la menace pour la sécurité américaine que représente Saddam Hussein.
| « Nos services d’espionnage ont aussi découvert que l’Irak possède une flotte croissante d’avions et de drones qui pourraient être utilisés pour répandre des armes chimiques et biologiques sur de vastes zones. Nous pensons que l’Irak est en train de tester des moyens aériens pour cibler les Etats-Unis » (George W. Bush, dans un discours télévisé à Cincinnati, le 7 octobre 2002). |
Avant de réitérer et de préciser les allégations de Donald Rumsfeld :
| « L’Irak possède et produit des armes chimiques et des armes biologiques. Il cherche à obtenir l’arme nucléaire ». |
Dans un exercice acrobatique qui apparaît rétrospectivement à la fois très éclairant et touchant de (fausse) naïveté, le faucon servile Ari Fleischer, porte-parole de la Maison-Blanche, déclare le 2 décembre 2002 :
| « Le Président des Etats-Unis et le Ministre de la Défense n’affirmeraient pas si catégoriquement que l’Irak possède des armes de destruction massive si ce n’était pas vrai, et s’ils ne possédaient pas de solides preuves pour le dire. Si Saddam Hussein déclare qu’il n’en possède pas, alors nous saurons qu’il trompe le monde à nouveau ». |
Chapeau l’artiste ! Voilà comment se prémunir de l’inexistence éventuelle d’ADM et déplacer l’attribution du mensonge de la Maison-Blanche à… Saddam Hussein ! Ainsi, pendant plus de six mois, pour justifier une guerre préventive dont ni les Nations Unies ni l’opinion mondiale ne voulaient, une véritable machine de propagande et d’intoxication pilotée par la secte doctrinaire qui entoure George W. Bush a répandu des mensonges d’Etat, assimilés à « la plus grande manœuvre d’intoxication de tous les temps » (Jane Harman, représentante démocrate de Californie).
La progression de la tension mise en scène par les responsables politiques américains culmina dans un festival paroxystique le 5 février 2003 avec le discours de Colin Powell aux Nations Unies. Véritable réquisitoire alarmiste, récapitulant et amplifiant toutes les désinformations précédemment distillées, l’intervention de Colin Powell demeure à ce jour la parfaite illustration de l’emballement de la machine propagandiste. Colin Powell décrit avec force détails les armes biologiques, chimiques et nucléaires irakiennes, ainsi que les missiles capables de les lancer au loin, et les liens avec des groupes terroristes capables de les transporter.
« Chers collègues, toute description que je fais aujourd’hui est étayée par des sources, des sources solides. Ce ne sont pas de simples affirmations. Nous vous donnons des faits et conclusions basés sur des renseignements solides. Nous possédons des descriptions de première main d’usines d’armes biologiques sur roues et sur rails. En l’espace de quelques mois, ils sont en mesure de produire une quantité de poison biologique égale à la quantité totale que l’Irak prétendait avoir produite avant la guerre du Golfe. Il ne fait aucun doute que Saddam Hussein possède des armes biologiques et la capacité de produire rapidement beaucoup plus encore. Saddam Hussein et son régime dissimulent leurs efforts pour produire des armes de destruction massive ». Et Colin Powell de détailler, slides PowerPoint à l’appui : « plus de 8.500 litres d’anthrax, 18 laboratoires mobiles de production d’agents bactériologiques, de 100 à 500 tonnes d’agents chimiques dont le gaz innervant VX, le programme nucléaire sur le point d’aboutir, les photos satellites. Saddam Hussein a entrepris des recherches sur des douzaines d’agents biologiques provoquant des maladies telles que la gangrène gazeuse, la peste, le typhus, le choléra, la variole et la fièvre hémorragique ». |
Or, on sait aujourd’hui que non seulement ces « sources solides » étaient en fait une pure affabulation concoctée par un mythomane irakien réfugié en Allemagne, mais qu’en plus Colin Powell a été lui-même victime de l’entreprise d’intoxication savamment construite par les propagandistes néoconservateurs.
Ainsi, Colin Powell a lui-même été manipulé, si l’on en croit l’enquête du International Herald Tribune publiée le 5 juin 2003. Il aurait tenté de résister aux pressions de la Maison-Blanche et du Pentagone qui comptent utiliser son image de modéré et de consensuel pour diffuser les informations les plus contestables. Avant son fameux discours du 5 février 2003 devant le Conseil de sécurité, Colin Powell a tenu à lire le brouillon préparé par Lewis Libby, directeur du cabinet du vice-président Dick Cheney. Il contenait des informations tellement douteuses que Colin Powell aurait piqué une colère, jeté les feuilles en l’air et déclaré : « Je ne vais pas lire cela. C’est de la m… ». Finalement, le secrétaire d’Etat exigera que George Tenet, le directeur de la CIA, soit assis bien en vue derrière lui, le 5 février, et partage la responsabilité de ce qui fut dit. Un an plus tard, le 24 janvier 2004, Powell en est réduit à avouer, utilisant un bel euphémisme, que ses fracassantes déclarations devant l’ONU étaient basées sur « ce que notre communauté de l’intelligence pensait crédible à l’époque ». D’où venaient alors ces fameuses « sources fiables et solides » ? Le pot aux roses a été découvert en 2007 par les enquêteurs de CBS, au terme d’une investigation de plus de deux ans. Cette « source solide » était un informateur auquel les services secrets américains avaient donné le nom de « Curveball », présenté comme un « ingénieur chimiste » travaillant au centre de Djerf al Nadaf, où il s’occupait de la production d’armes biologiques pour Saddam Hussein. Les « fioles d’anthrax », les « tubes d’aluminium » censés représenter des tubes à missile, les « laboratoires mobiles de production d’agents chimiques », c’est lui. Or, cet homme, de son vrai nom Rafid Ahmed Alwan, n’était qu’un piètre étudiant irakien en chimie, désireux d’obtenir un titre de séjour en Allemagne ! L’individu, sous le coup d’un mandat d’arrêt pour vol, a sciemment alimenté la machine de propagande de ses mensonges afin, selon son propre aveu, d’accélérer sa demande d’asile ! Dès 2001, les services secrets allemands avaient pourtant de sérieux doutes sur le personnage, et en avaient alerté leurs homologues américains. En vain. L’invasion d’un Etat pour complaire aux chimères d’idéologues vaut bien quelques arrangements avec les vérifications d’usage… C’est avec ces « sources solides » que Dick Cheney alimentait en mémos Colin Powell, qui, ne pouvant soupçonner le niveau d’immoralité des néoconservateurs, est tombé dans le panneau.
Colin Powell, en rejoignant Barack Obama, rompt donc avec ses erreurs et ses errements : il est désormais la voix de l’honneur d’un parti corrompu par ses idéologues, celui qui a refusé d’avaliser les mensonges et les manipulations de la Propagandastaffel néoconservatrice.
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