JOHN HAGEE, FIGURE EMBLÉMATIQUE DU FONDAMENTALISME NÉO-CHRÉTIEN
En janvier 2006, les gondoles des supermarchés américains se sont couvertes d’un ouvrage qui devait devenir l’un des plus grands best seller de l’année : Jerusalem Countdown : A Warning to the World... the Last Opportunity for Peace (Le compte à rebours de Jérusalem : une alerte pour le monde… La dernière occasion pour la paix). Avertissement préalable aux lecteurs de ce blog : si vous considérez les Centuries de Nostradamus comme ce qui se fait de mieux en matière de rigueur analytique, alors vous pouvez continuer : vous allez adorer ce qui suit !
Ce livre fantastique (dans tous les sens du terme !) expose l’idéologie du christianisme sioniste, tout en se prévalant d’une analyse géopolitique contemporaine. Une analyse géopolitique d’un genre particulier, tout de même : il s’agit d’une relecture millénariste des événements des dix dernières années, rehaussée d’une dimension eschatologique, et fondée sur la Bible. En clair : non seulement l’Apocalypse est pour demain, mais il nous faut en plus hâter la fin des temps et le retour du Christ. Le combat eschatologique final entre les légions des ténèbres (les Musulmans, apôtres d’une religion sataniste révélée par un faux Prophète barbare et pédophile) et les soldats du christianisme sioniste, est annoncé dans la plaine d’Armageddon. Réservez vos tickets dès maintenant ! En quoi le spectacle consiste-t-il ? Voilà : l’Iran est le nouveau royaume de Satan sur la Terre. Enfin, de ses émules, les Gardiens de la révolution islamique et leur marionnette, le sinistre Mahmoud Ahmadinejad, celui qui menace Israël du feu nucléaire afin de le « rayer de la carte ». Après l’invasion des ruines du royaume provisoire de Dieu sur Terre (Israël, pour ceux qui ne suivent pas) par les Musulmans et les Russes, une seconde guerre pour le contrôle de la Terre promise opposera les Etats-Unis d’un côté à la Chine et l’Union européenne de l’autre. C’est là que surgira l’Antéchrist, sous la forme, asseyez-vous bien, du président de l’Union européenne… (Je pensais que l’Antéchrist aurait plus de gueule !). Enfin, une terrible guerre atomique conclura ce cycle, et la bataille finale se tiendra à Armageddon. Alors le Christ radieux pourra revenir sur terre récompenser ceux qui ont cru en lui, c’est-à-dire les Etats-Unis et ses armées de Chrétiens sionistes. Pour l’heure, les Chrétiens sionistes se doivent de hâter les événements, et s’en remettent à leurs meilleurs alliés, les néoconservateurs. Tsahal et le Pentagone peuvent faire pencher la balance du bon côté en intervenant préventivement, y compris en utilisant de nouvelles bombes nucléaires tactiques. Il faut donc livrer la guerre sans attendre.
L’auteur de ce best-seller militaro-religieux est le pasteur de l’Eglise de Cornerstone à San Antonio, au Texas : John Hagee, la nouvelle star du christianisme sioniste. John Hagee n’est pas n’importe qui. C’est la figure chrétienne sioniste la plus puissante et la plus influente aux Etats-Unis. Son Eglise de San Antonio compte pas moins de 18000 disciples ; il a vendu un nombre considérable de livres prophétiques au cours des années passées et jouit surtout d’un ministère global à la télévision. Les moyens de communication dont il dispose sont en effet exceptionnels : il produit deux fois par un jour un talk-show diffusé par l’un des trois grands réseaux télévangéliques au monde, Trinity Broadcast Network (TBN). Ce programme, accessible par satellite dans le monde entier, est reçu par 92 millions de foyers aux États-Unis. Son ascension fulgurante l’a logiquement amené à toucher à la politique. Il est progressivement devenu l’une des figures religieuses les plus respectées et écoutées par les Républicains et les néoconservateurs. Le 18 juillet 2006, les extrémistes évangéliques lancent l’offensive : devant plusieurs milliers de personnes, dans une atmosphère électrisée, John Hagee annonce son intention de mobiliser les 50 millions d’évangéliques américains autour d’une structure idéologique unique : le CUFI (Christians United for Israel - Chrétiens Unis pour Israël) est né.
Menaçant, John Hagee annonce : « il s’agit d’un véritable séisme politique comme l’Amérique n’en avait jamais connu. Dorénavant, les dizaines de millions de Chrétiens sionistes pourront être mobilisés à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, où qu’ils se trouvent sur le territoire, si nous estimons que la situation l’exige. Désormais, il faudra compter avec nous ». La fonction de ce nouveau groupe est de propager la théologie sioniste transformée en véritable mystique afin que le soutien aux thèses de l’extrême droite israélienne soit érigée en devoir religieux. L’ambition folle de John Hagee est même de supplanter le plus puissant lobby pro-israélien des Etats-Unis, l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee). Pour la première fois, lors de la conférence annuelle de l’AIPAC en 2007, John Hagee est vigoureusement applaudi par plusieurs membres du gouvernement Bush lorsqu’il déclare : « Israël n’est pas seul. Nous sommes des millions d’évangéliques qui considérons qu’Israël est la prunelle de l’œil de Dieu. Le géant endormi du sionisme chrétien vient de se réveiller ». Et de continuer, révélateur pour l’avenir immédiat du Moyen-Orient : « Ahmadinejad est le nouvel Hitler. Nous devons faire cesser la menace nucléaire iranienne et garantir la sécurité d’Israël. Immédiatement, afin d’accomplir la mission que Dieu nous a confiée et déclencher le retour du Christ. La Bible nous dit clairement que la fin du monde sera déclenchée par une confrontation avec l’Iran. En lançant cette confrontation, nous hâtons le ravissement des justes, la grande tribulation et enfin la deuxième venue du Christ ».
John McCain, le candidat républicain à la Maison-Blanche, ne s’y est pas trompé : le 28 février 2008, dans l’espoir de se concilier le vote évangélique nécessaire à sa victoire en novembre, il rend public le soutien de John Hagee à sa campagne. C’est la consécration pour le pasteur fanatique. John McCain se déclare « fier et honoré » du soutien de « cet homme de foi et de droiture ». Problème : les médias commencent à éplucher les sermons de ce fou de Dieu.
La force du pasteur John Hagee est d’avoir concilié la foi évangélique à la réalité de l’État d’Israël. Dès 1988, il affirme que les Juifs observant la Loi de Moïse seront sauvés sans avoir à se convertir au Christ. C’est la « théologie des deux alliances » : Dieu a conclu des pactes différents avec ses deux peuples élus, les juifs et les évangéliques. Son parcours et cette innovation idéologique font de lui l’homme idéal pour transformer le mouvement religieux chrétien sioniste en un lobby de masse pour Israël. Ou plutôt, pour la droite dure du Likoud ou l’extrême droite israélienne… Les Chrétiens sionistes dénient en effet toute légitimité aux Arabes de fonder un Etat palestinien sur les terres sacrées de Judée-Samarie (que les imbéciles s’entêtent à appeler Cisjordanie…). Tout partage de la Terre Sainte obérerait évidemment la possibilité pour TOUS les Juifs de s'y installer, et dissuaderait donc le Messie d'y revenir. Les extrémistes de droite israéliens qui gravitent dans l’entourage de Benyamin Netanyahu ont vite compris l'exploitation politique qu'ils pourraient tirer de ce discours radical. Voilà tout de même des gens bien disposés à faire pression électoralement sur le locataire de la Maison-Blanche, qui en retour sera bien disposé à comprendre la nécessité pour l'Etat hébreux d'annexer l'ensemble de la Palestine et d'en revenir enfin à l'option jordanienne pour le règlement de la question palestinienne ! John Hagee est d’ailleurs l’auteur d’un petit ouvrage fort sympathique dans lequel il dresse un éloge de l’assassinat de Yitzhak Rabin, coupable à ses yeux d’avoir bradé la « Terre promise » (In The Beginning of the End, John Hagee, STL, 1996). Le bon pasteur Hagee est donc devenu le meilleur ami des fascistes juifs (Ygal Amir), de l’extrême droite (Avigdor Liberman) et de la droite dure (les Likoudniks). Qui le lui rendent bien. Le 7 février 2006, Hagee lance un magazine bimestriel diffusé en supplément du Jerusalem Post, le JP Christian Edition. Le Post est un quotidien néoconservateur dirigé par Aviv Bushinsky, ancien conseiller en communication et porte-parole… de Benjamin Netanyahu. Des articles sur un parc d’attraction évangélique en Galilée y côtoient des synthèses sur la menace iranienne ou les organisations islamistes. On y dénonce aussi les universitaires européens qui ont le culot de replacer la Bible dans son contexte socio-historique et d'analyser certains passages de l’Israël biblique comme un mythe. Intolérable blasphème !
Les vues du CUFI devaient logiquement rejoindre celles des plus fanatiques des néoconservateurs : David Brog, l’un des dirigeants des Chrétiens pour Israël aux côtés de John Hagee, a lancé l’expression « douleurs de l’enfantement » à propos du remodelage du Grand Moyen-Orient, en citant L’Évangile selon Matthieu, chapitre 24. Des guerres actuelles, un monde nouveau surgira. Jésus n’a-t-il pas dit : « Il en viendra beaucoup sous mon nom qui diront “C’est moi le Christ” et ils abuseront bien des gens. Vous aurez aussi à entendre parler de guerres et de rumeurs de guerre, voyez ne vous alarmez pas car il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin. (…) Et tout cela ne fera que commencer les douleurs de l’enfantement ». Une expression qui a été reprise par Condoleeza Rice pour que les évangéliques adhèrent à la politique néoconservatrice. « Israël fait notre travail et œuvre pour les peuples libres. Ses ennemis sont les mêmes ennemis que ceux des États-Unis. Il s’agit d’une bataille qui s’inscrit dans une guerre plus large, celle contre la civilisation judéo-chrétienne des forces du Bien contre celles du Mal. (…) Israël est en première ligne dans la guerre contre le terrorisme et nous ne pouvons que le soutenir », déclarait encore David Brog à l’AFP, le 11 août 2006.
Malgré cela, John McCain refusa de désavouer « son » pasteur. Tout juste esquissa-t-il le 17 mars 2008 un commencement d’ébauche de condamnation de ces sermons anticatholiques, pour aussitôt préciser que les propos avaient été, selon la formule consacrée, « tirés de leur contexte ». Ben voyons ! C’est surtout que McCain a trop besoin du contexte pour tirer les évangélistes à lui… Nouveau coup de semonce, pourtant : anti-catholique, voilà John Hagee anti-gay et apocalyptique. Dans un sermon, l’évocation de l’ouragan Katerina, qui a ravagé la Nouvelle-Orléans et englouti 1500 personnes, est l’occasion pour John Hagee de donner sa version de l’événement :
« All hurricanes are acts of God, because God controls the heavens. I believe that New Orleans had a level of sin that was offensive to God, and they are — were recipients of the judgment of God for that. The newspaper carried the story in our local area that was not carried nationally that there was to be a homosexual parade there on the Monday that the Katrina came. And the promise of that parade was that it was going to reach a level of sexuality never demonstrated before in any of the other Gay Pride parades. So I believe that the judgment of God is a very real thing. I know that there are people who demur from that, but I believe that the Bible teaches that when you violate the law of God, that God brings punishment sometimes before the day of judgment. And I believe that the Hurricane Katrina was, in fact, the judgment of God against the city of New Orleans ».
Voilà qui est clair : les pédés ont provoqué le courroux du Grand Barbu. Et peut-être aussi ces Noirs dépravés qui peuplaient ce bouge, véritable Babylone moderne. Une chose est sûre : planquez vos vieux enregistrements, quand le Christ reviendra, il n’écoutera pas de jazz.
A ce stade, McCain, lui, écoute encore le pasteur Hagee. Mais le 23 mai dernier, McCain est contraint de désavouer, de condamner, même, John Hagee. « McCain said he had not been aware of the comments -- which were made in a sermon in the late 1990s and turned up recently on the Internet -- when Hagee endorsed him in February. « I just think that the statement is crazy and unacceptable », McCain said. « The pastor's words, he added, are just too much. I believe there is no place for that kind of dialogue in America » (article du Los Angeles Times, 23 mai 2008).
Mais qu’a donc bien pu dire John Hagee pour provoquer une telle sortie de John McCain ? Rien de bien nouveau, pourtant, si l’on prenait la peine de lire (je sais c’est fastidieux) les élucubrations de ce fanatique millénariste en quête de fin des temps. John Hagee expliquait simplement dans un sermon qui a été donné à la fin des années 90 qu’il fallait comprendre la Shoah en termes prophétiques. Ce sermon est encore disponible aujourd’hui sur le site web de l’Eglise de Hagee : « Herzl [le fondateur du sionisme, ndlr] est venu et a dit aux Juifs d’Europe : « je veux que vous me suiviez jusqu’à la Terre Promise d’Israël ». Très peu sont venus, mais ceux qui l’ont fait ont fondé les foyers juifs en Palestine. Ceux qui sont restés ont été engloutis dans l’Enfer de l’Holocauste. Alors Dieu a envoyé un chasseur. Hitler était un chasseur. Dans la Bible, il est dit (Jérémie 16 :15-16) : « ils viendront les traquer, les chasser de chaque montagne, de chaque colline, de chaque trou, de chaque pierre » : qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il n’y aura aucun endroit où se cacher. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Jérémie. Comment l’Holocauste est-il arrivé ? Parce que Dieu a voulu qu’il arrive. Pourquoi est-ce arrivé ? Parce que Dieu a dit : ma priorité est de conduire le peuple juif jusqu’à la terre d’Israël ». John Hagee s’appuie donc sur Jérémie pour dire, en substance, qu'afin d'accélérer le retour des Fils d'Israël vers la Terre Promise, Yahvé a engagé un rabatteur ! Oubliez tout ce que vous avez appris à l'école : voilà comment les choses se sont réellement passées. Dieu, ne sachant trop que faire un samedi après-midi, décida de regarder un peu ce qui se passait dans les bas-fonds autrichiens. Et là, il a jeté son dévolu sur un jeune homme désoeuvré et crève-la-faim, qui hantait les hospices de Vienne et survivait en vendant des croûtes peintes à la va-vite. Il apparut à cet homme et lui dit : ho, tu sais pas quoi foutre de ta vie ? Tiens, j'ai un job pour toi. Votre mission, si vous l'acceptez, est de massacrer des millions de Juifs. Quoi ? Non, non, pas parce que je les aime pas ; justement, je les aime, mes petits Juifs, mais vois-tu, ils sont parfois un peu durs de la feuille, il faut leur expliquer les choses un peu... Brutalement, je dirais... Alors ce que je te propose : c'est bien payé, peut-être un peu risqué, mais aide-moi à reconduire mon peuple jusqu'à la terre promise. Et voilà comment un certain Adolf Hitler s'est vu confier un boulot particulier par un employeur un peu spécial, la mission de montrer aux Juifs, par le biais de l'extermination industrielle, que leur place est sur la Terre Promise. Ce grand malade de John Hagee dit qu'il s'agit là du préalable indispensable à la grande eschatologie apocalyptique et, plus modestement, à la poursuite de sa carrière politico-religieuse. « Un type extraordinaire, qui soutient Israël », disent pourtant les néoconservateurs…