LA TERREUR ET LE MARTYRE : LES DEUX RÉCITS DU CHOC DES CIVILISATIONS
Au lendemain du 11 septembre 2001, la thèse de ceux qui avaient annoncé le déclin du « jihad » ont paru ridiculisées. La guerre des islamistes contre les « croisés » et l’Occident semblait au contraire à son apogée : les terroristes parvenaient à frapper l’ennemi en son cœur, en son temple, à Manhattan et à Washington. Aujourd’hui, en 2008, les partisans du jihad n’ont jamais semblé aussi nombreux. Les « conflits éternels » du Proche-Orient, en Israël, au Liban, poursuivent leurs ravages. Un nouveau « bourbier vietnamien » est réapparu en Afghanistan. En Irak, le cloisonnement ethnique est devenu le seul antidote à la guerre civile en gestation. Les islamistes ont remporté de grands succès électoraux, en Iran (avec l’élection d’Ahmadinejad en 2005), en Palestine (avec le Hamas dans la bande de Gaza en janvier 2006), au Liban, où le Hezbollah de Nasrallah n’a jamais été aussi populaire, mais aussi lors des suffrages limités autorisés en Arabie Saoudite ou en Egypte, sans oublier la Turquie. Enfin, les partisans du jihad ont exporté leurs combats en Europe : attentats de Londres, Madrid et Glasgow, affaire des caricatures au Danemark, assassinat de Théo Van Gogh aux Pays-Bas, fatwas contre Robert Redeker ou Ayaan Hirsi Ali. Dans le Londonistan s’est établie une « cinquième colonne ».
Mais comme le montre admirablement Gilles Kepel dans son dernier livre, La Terreur et le Martyre, ainsi que dans son ouvrage précédent, Fitna, ces phénomènes ne décrédibilisent pas la véracité du diagnostic porté en 2000 au moment de la sortie de son livre Jihad. Au contraire. À la fin des années 1990, les terres de combats d’Algérie, de Bosnie, d’Egypte et d’Iran voient la défaite des islamistes. Les militaires confisquent le pouvoir à l’issue de la guerre civile algérienne qui avait débuté en 1992, et les mouvements salafistes refluent au Maghreb. Les « moudjahiddin arabes » ont piteusement échoué dans leur tentative d’islamisation de la Bosnie-Herzégovine. Khatami, au pouvoir en Iran, desserre l’étau de la Révolution mollahchique et les réformistes remportent les élections. On pourrait même ajouter que les Talibans sont vaincus en Afghanistan au lendemain du 11 septembre suite à l’intervention de l’OTAN sous mandat de l’ONU. Avant la Seconde Intifada, la séquence inaugurée par la fin de la première guerre du Golfe avait été la décennie de l’espoir pour un règlement du conflit israélo-palestinien. De même, le Liban retrouvait goût à la paix.
Comment expliquer ce dramatique renversement géopolitique qui a conduit à la situation actuelle ? Par le jeu tectonique de deux phénomènes antagonistes et concomitants, qui se repoussent, mais aussi s’attirent et s’attisent. Ces deux phénomènes donnent son titre au livre de Gilles Kepel : le « Martyre », et la « Terreur ». L’ordre importe peu ici, car, comme de la poule et de l’œuf, il est loisible de noircir des centaines de pages sans s’accorder sur leurs ordres d’apparition chronologique et de cause à effet.
Pour des raisons de clarté, nous verrons tour à tour chacune de ces figures, avant de constater ce que ces discours mobilisateurs ont en commun.
1. Tout d’abord, la figure du « Martyre ».
Gilles Kepel analyse au chapitre II de son livre la naissance de la figure du « martyre », au sein de la mouvance chiite. Inspirée par le mythe fondateur de la défaite « suicidaire » de l’Imam Hussein à Karbala, à cent contre un face aux troupes du calife sunnite de Damas Yazd en 680, cette figure du martyre a été « ressuscitée » dans les années 80, quand de jeunes enfants iraniens étaient envoyés se faire exploser sur les mines déposées par les troupes irakiennes pendant la guerre Iran-Irak. Cette mythologie chiite s’est ensuite exportée. Tout d’abord avec le Hezbollah, au Liban. « Le véritable acte fondateur du Parti de Dieu fut l’opération-martyre spectaculaire qui détruisit le quartier général israélien à Tyr au sud Liban, le 11 novembre 1982, causant la mort de 72 Israéliens et 14 Libanais ». Puis ce fut la double opération d’attentats meurtriers du 24 octobre 1983 contre les camps des armées américaines et françaises, censées protéger les Palestiniens du massacre par les Phalanges chrétiennes libanaises.
L’ « attentat-suicide », l’arme du pauvre par excellence – l’arme de celui qui ne peut avoir l’espoir de mener une guerre classique au sein d’une des deux armées régulières – était née. Avec le reflux de la guerre « classique » de « jihad guérilla » dans les années 90, modèle archétypal mené en Afghanistan suite à l’intervention de l’URSS en 1978, cette nouvelle arme allait faire florès. C’est là le signe de l’échec du jihad : quand l’armée de guérilla est vaincue, il ne reste plus que l’arme du terroriste, l’attentat suicide. C’est parce que le « Jihad guérilla » a échoué qu’il cède la place au « Jihad attentat suicide ».
Gilles Kepel explique alors comment cette arme « chiite » (de l’Iran et du Hezbollah) s’est « acclimatée en milieu sunnite ». Les « docteurs de la foi », les « oulémas », condamnent en principe le suicide : le martyre doit être « tué par l’ennemi ». Le tournant a lieu avec la première opération-martyre palestinienne du Hamas le 16 avril 1993. La stratégie de guérilla classique, initiée par le Hamas à ses débuts en décembre 1987, lors de la première Intifada, s’était alors essoufflée. L’armée israélienne contenait le mouvement et une solution diplomatique était enclenchée depuis la conférence de Madrid de 1991. À ce titre, 1996 a été une « année charnière » : l’arrivée sur les ondes d’Al Jazeera, la chaîne de TV qatari, a constitué une révolution. En donnant une caisse de résonance quotidienne aux événements rythmant le conflit israélo-palestinien, Al Jazeera a aussi, et surtout, permis de mettre en scène le récit de la lutte du Bien (avec les attentats suicides des « martyres palestiniens ») contre le Mal (l’occupant sioniste). C’est également cette année que les oulémas, à l’instar du cheikh Qardhawi, légitiment pour la première fois les attentats suicide de facture sunnite. Comme l’écrit Gilles Kepel, « Face à Israël et ses soutiens pro-occidentaux, la Palestine figurait désormais le martyre de la communauté musulmane universelle (l’Oumma) ».
C’est ainsi que l’attentat suicide a opéré son transfert du chiisme au sunnisme, devenant désormais l’arme ultime contre l’Occident avec, en 1997, la naissance formelle d’Al Qaida. D’abord en 1998, avec les attentats contre les ambassades américaines au Kenya (Nairobi) et en Tanzanie (Dar es Salam), puis bien sûr avec les attentats du 11 septembre, forme achevée et paroxystique de l’attentat suicide. Oussama Ben Laden et les djihadistes salafistes ont ainsi récupéré le récit du martyre pour devenir les champions de la défense de l’islam (le Bien) contre le Mal (qui n’est plus simplement Israël, mais l’Occident, qui occupe les terres sacrées de l’islam). Les Etats-Unis, dont les troupes stationnent en Arabie Saoudite (terre sacrée de La Mecque et Médine) depuis la première guerre du Golfe, incarnent ce nouveau Grand Satan. Puis la définition est élargie à toutes les puissances qui ont envahi l’Afghanistan et l’Irak. Ainsi légitimeront-ils par la suite le fait de frapper Londres puis Madrid. Comme le dit l’Egyptien Zawahiri, tête pensante d’Al Qaida (cité in Gilles Kepel, Fitna, p. 146) : « Le slogan que l’Oumma a bien compris et auquel elle a réagi au cours des cinquante dernières années est l’appel au Jihad contre Israël. De plus, cette dernière décennie, l’Oumma s’est galvanisée contre la présence américaine (…). Le mouvement jihadiste a conquis une position centrale à la tête de l’Oumma quand il a pris pour slogan la libération nationale contre les ennemis étrangers et dépeint celui-ci sous les traits d’un combat de l’islam contre l’impiété et les infidèles. »
Cette nouvelle guerre « contre l’ennemi lointain » doit permettre de refonder un soutien populaire aux mouvements locaux de lutte « contre l’ennemi proche » (le président égyptien Moubarak, le pouvoir militaire algérien, ou encore les laïcs turcs) qui ont échoué dans les années 90. Si le soutien populaire a été très limité – puisque le monde musulman a condamné les attentats du 11 septembre (à commencer par les oulémas qui n’ont jamais reconnu les attentats suicide d’Al Qaida comme une forme justifiée de l’attentat suicide), l’anti-américanisme et l’anti-occidentalisme ont, eux, connu une forte poussée dans les années 2000. La cause majeure du ralliement des populations à cette propagande est à chercher dans la politique étrangère menée par l’administration Bush depuis les années 2000 et l’attentat du 11 septembre. Cette politique est directement inspirée par la Weltanschauung (la « vision du monde ») des néoconservateurs américains. Cette vision du monde s’incarne dans le combat contre la « Terreur », notre deuxième figure.
2. La figure de la « Terreur ».
En marquant l’Amérique au plus profond de sa chair, le 11 Septembre a permis de remobiliser l’opinion publique américaine autour d’interventions militaires massives à l’extérieur du pays. Les agences de communication néoconservatrices forgent alors des concepts permettant l’identification de l’opinion à cette nouvelle donne : Croisade pour la Liberté, Guerre Juste. Cette « guerre juste » doit donc, dans un premier temps, faire œuvre de « légitime défense » en traquant Al Qaida et les responsables des attentats dans leur base afghane. Cette intervention sera acceptée par la communauté internationale et l’ONU.
On sait donc comment le rêve a tourné au cauchemar. Difficile d’imaginer échec plus complet d’une politique. Comme l’explique Gilles Kepel, les néoconservateurs ont sous-estimé deux facteurs. Le premier, ce sont les risques engendrés par l’épuration consécutive à la prise de Bagdad et la chute de Saddam Hussein en avril 2003. Démobiliser l’armée et renvoyer l’élite au pouvoir a semé le chaos et déversé l’ancien pouvoir régnant dans une opposition systématique au nouveau pouvoir étranger en place. Deuxièmement, les néoconservateurs ont sous-estimé l’intensité des tensions entre tribus et confessions (principalement sunnites, chiites et kurdes, mais pas seulement) qui se sont exacerbées à la fin de la guerre du Golfe et pendant l’embargo des années 1990. Comme en ex-Yougoslavie à la fin du régime communiste, la chute du parti Baas a libéré des haines sourdes qui se sont déchaînées dans des affrontements meurtriers. Comme en Afghanistan, les figures de martyres et les opérations d’attentats-suicides se sont démultipliées, faisant des dizaines de milliers de morts. Nous rajouterons un troisième facteur : le mal du réel. Le néoconservatisme souffre de la même maladie congénitale que son ancêtre gauchiste : un idéalisme perverti auquel la réalité doit se soumettre.
Les deux discours de la « Terreur » et du « Martyre » se ressemblent beaucoup. Ce sont deux grands discours idéologiques millénaristes et eschatologiques. Ils voient ainsi le monde comme un terrain d’affrontement entre le Bien (leur camp) et le Mal (l’autre camp). De cette lutte à mort doit naître un ordre nouveau bienfaisant, une nouvelle Sion pour 1000 ans. On croit tantôt à l’avènement de la démocratie comme « fin de l’histoire », qu’on a espéré après la défaite de « l’Empire du Mal soviétique », tantôt à la restauration de l’Islam des califats et des premiers temps du prophète Mahomet. Les deux camps justifient leur action en accordant une place prépondérante à l’Autre et en survalorisant l’étendue de son pouvoir malfaisant. L’armée irakienne est jugée surpuissante et doit posséder des « armes de destructions massives » capables d’atteindre les côtes américaines, les « terroristes » doivent avoir la force d’un Etat ; pour les islamistes, le danger ne se limite pas à l’ennemi proche, aux concurrents locaux pour le pouvoir, mais à tout l’Occident suspect de mener une nouvelle croisade.
Les deux prophéties de ces forces antagonistes incarnent en fait la thèse défendue par Samuel Huntington : le « choc des civilisations », réduit à un affrontement entre Islam et Occident. Pourtant cette vision du monde bi-chromatique surestime l’ampleur du phénomène : elle nie la diversité fondamentale et les nombreuses failles et lignes de partage qui sillonnent les deux blocs supposés que sont l’Occident et l’Islam. Peu importe : cette lutte cimente l’alliance objective des néoconservateurs et des islamistes, attachés à faire du « choc des civilisations » une prophétie auto-réalisatrice : plus l’on croit à la réalité de cet affrontement irréconciliable entre l’Occident et l’Islam, plus on donne corps par des actions conjointes à la réalité du phénomène. Il nous apparaît donc urgent de faire primer la connaissance réaliste sur le fantasme obsidional.