ONG ISLAMIQUES ET DJIHAD DANS LES BALKANS
Le conflit bosniaque, puis les différentes crises qui ont secoué les Balkans dans la décennie 1990-2000 (émeutes en Albanie en 1996-1997, conflit au Kosovo en 1999 puis crise macédonienne en 2000-2001), ont été l’occasion pour les ONG islamiques d’afficher leurs différentes stratégies dans le registre humanitaire. Au professionnalisme humanitaire de certains acteurs islamiques répondent les opérations de da’wa ou de jihad d’autres organisations qui considèrent l’espace balkanique comme une tête de pont symbolique de l’islam en Europe.
Traditionnellement, l’islam des Balkans, principalement implanté dans le monde albanais (Albanie, Kosovo, Macédoine), en Bosnie et dans le Sandjak (1), jouissait d’une tradition de tolérance et était marqué par une certaine sécularisation. En Yougoslavie, le régime titiste avait interdit le port du voile, mais tolérait la pratique religieuse en échange de la fidélité politique de la communauté musulmane. Ecartelés entre les nationalismes serbes et croates dès la fin des années 80, les musulmans de Bosnie se sont souvent tournés vers la foi comme garant de leur identité spécifique. La chute des anciens régimes communistes a provoqué la multiplication des réseaux islamiques, dans lesquels sont impliqués divers acteurs : des États (pays arabes, Iran, Malaisie, Turquie), des communautés islamiques officielles (comme le Diyanet de Turquie, ou les communautés islamiques de Macédoine et du Kosovo), des centres islamiques d’Europe occidentale (comme l’ATIB - Avrupa Türk Islam Birligi et les Milli Görüs Teskilati d’Allemagne), et enfin des mouvements et groupes islamiques divers (Fetullahcis et Süleymancis de Turquie, Jamaat al-Tabligh…) (2). L’implantation de ces réseaux a été facilitée par la mouvance panislamique du SDA (Parti de l’Action Démocratique) d’Alija Izetbegovic, qui tout en soutenant officiellement la perspective d’une Bosnie unie et plurinationale, enjoignait les musulmans de Bosnie à revenir aux fondements de leur religion en mobilisant une rhétorique d’instrumentalisation du « politique » par le « religieux ». En outre, les fondateurs du SDA, à commencer par Izetbegovic, étaient fortement liés à l’organisation islamique des Frères musulmans. L’action conjointe de ces réseaux multiformes et de la frange radicale du SDA a permis l’importation sur le sol bosniaque de moudjahiddin du monde arabe, d’Iran, d’Arabie Saoudite ou d’Algérie qui, quittant le front afghan, ont établi des camps en Bosnie centrale, autour de Zenica, malgré les dénégations des autorités. La plupart des moudjahiddin sont enregistrés dans le pays comme travailleurs humanitaires, notamment pour des ONG étroitement liées au terrorisme international, telle la Third World Relief Agency, basée au Soudan. Selon un rapport du Sénat américain datant de 1997, la TWRA est affiliée aux réseaux terroristes du cheikh Omar Abdel Rahmane, "cerveau" de l’attentat de 1993 contre le World Trade Center. Ces combattants, dont beaucoup sont restés en Bosnie après le conflit en vertu des dispositions de la loi bosniaque qui offre la citoyenneté aux combattants qui ont servi au moins deux ans dans la guerre civile, entendaient mener un double jihad : contre les Serbes et les Croates d’une part, mais aussi pour réislamiser les populations musulmanes du pays. C’est donc avec le début du conflit bosniaque que le phénomène de transnationalisation des unités de combattants étrangers, transférables sur tous les fronts du jihad, a acquis sa visibilité. Les moudjahiddin, issus de multiples pays qui n’ont en commun que le référent religieux, sont alors perçus comme les vecteurs d’un islam déterritorialisé, qui transforment un enjeu de puissance local, identitaire, en une cause mondialisée, religieuse.
L’entreprise de pénétration islamique s’effectue également par le canal des organisations islamiques humanitaires, comme la fondation al-Waqf al-Islami de Hollande, l’organisation al-Harameyn d’Arabie saoudite, la Munazzamat al-Dawa al-Islamiyya du Soudan… Ces dernières mobilisent divers registres d’intervention : l’aide humanitaire pure (dons de nourritures et de vêtements, aide aux orphelins, intervention dans les camps de réfugiés), l’aide financière (bourses d’études, investissements en infrastructure), humaine (fourniture de cadres religieux) ou culturelle (construction de mosquées, de centres islamiques, importation de littérature religieuse) voire militaire pour les plus jihadistes (interconnexion avec les milieux combattants). Ainsi le Muslim Parliament of Great Britain condamne les activités d’organisations humanitaires et appelle au soutien au jihad aux côtés des musulmans de Bosnie. Il dénonce les Etats et les associations qui se limitent à une activité humanitaire en laissant de côté la dimension de da’wa. Parmi ces organisations visées, Islamic Relief, qui participe dès 1992, en partenariat avec Save the Children, à une campagne de collecte de fonds destinée aux sinistrés de la guerre. Outre la visibilité médiatique qu’elle donne à l’organisation, cette initiative lui permet d’afficher une certaine universalité dans l’octroi de l’aide, puisqu’elle bénéficie aux musulmans comme aux Croates et aux Serbes, sans discrimination. Cette démarche s’inscrit néanmoins dans une certaine justification religieuse, invoquée pour venir en aide à des populations non-musulmanes : ainsi certaines fatwa sont venues légitimer que les produits de la zakat soient attribués à des populations musulmanes et non-musulmanes, au nom de la dimension universelle de l’islam. Les non-musulmans peuvent être bénéficiaires de la zakat en entrant dans la catégorie de « ceux dont le cœur peut être rallié » (al-mu’allifa qulubuhum) (3). D’une manière générale, les organisations qui travaillent de concert avec les ONG occidentales condamnent la tendance à faire de structures humanitaires le réceptacle à des activités politiques, en particulier la volonté de réislamisation des populations musulmanes des Balkans.
En effet, les traditions propres à l’islam balkanique sont dénoncées par les prosélytes intégristes venus du monde arabe. Ainsi, la mystique soufie des ordres de derviches est dénoncée comme hérésie par les tenants de l’islam salafiste ou wahhabite. Les institutions de la communauté musulmane ont progressivement été noyautées par les tenants d’un islam rigoriste (notamment autour de la ville de Tuzla), relayés dans leur entreprise par des organisations islamiques qui conjuguent aide humanitaire et activités de prédication qui prennent la forme d’une « rénovation » des mosquées selon le canon wahhabite. Au Kosovo, cette réislamisation par le canal culturel a conduit à la destruction de pans entiers du patrimoine religieux hérité de l’ère ottomane. La mosquée Hagun Aga de Djakovica, dans l’ouest du Kosovo, datait du XVème siècle et était décorée de fresques figuratives évoquant Istanbul. Sa destruction a été entreprise début 2000 par une organisation du Golfe Persique, le Haut Comité Saoudien (4), vouée à la « reconstruction, l’aide éducative, religieuse et scolaire ». La conception wahhabite imprégnée de considérations iconoclastes ordonne que les murs des édifices religieux doivent être uniformément blancs. La Mission des Nations Unies au Kosovo (MINUK) estime à plusieurs dizaines le nombre de vieilles mosquées détruites ou « rénovées » par les organisations islamiques saoudiennes. C’est également le Haut Comité Saoudien, encadré par plusieurs petites organisations humanitaires très présentes sur le terrain social afin de recruter des nouveaux fidèles, qui a apporté son soutien financier à la reconstruction de la Grande Mosquée de Sarajevo, inaugurée en 2001. Ces réseaux d’entreprenariat culturel renouvellent en même temps que les mosquées le personnel religieux, renforçant le fossé qui sépare les imams issus de la période communiste, qui ont étudié à Sarajevo et dans les pays arabes socialistes, des plus jeunes qui ont achevé leur formation en Jordanie, en Arabie Saoudite, en Afghanistan, dans les universités du Caire ou de Téhéran.
La Bosnie-Herzégovine, au même titre que la Tchétchénie, le Pakistan et l’Afghanistan, a souvent été un Etat mentionné dans les médias comme étant une « pépinière du terrorisme ». Pourtant, de façon générale, ni dans l’ex-Yougoslavie, ni en Albanie, l’islam est un facteur de conflits avec les pays voisins ou les autres groupes nationaux. Reste qu’on observe une utilisation de plus en plus importante du répertoire religieux par les politiques, en même temps qu’une instrumentalisation du « politique » par les religieux, avec référence au nationalisme kosovar (panalbanais) ou bosniaque. Dans ce contexte, le terrain balkanique a été et reste une terre d’expérimentation des différentes stratégies déployées par les acteurs humanitaires islamiques, et c’est sur ce terrain que les registres d’action se sont clarifiés, opposés, en adhérant à une conception professionnelle de l’humanitaire, ou au contraire en s’appuyant sur des réseaux islamistes pour promouvoir un nouveau jihad.
(1) Le Sandjak, petite région où l’islam constitue le principal référent identitaire de la population, s’étire entre le Kosovo et la Bosnie. Environ 600.000 personnes vivraient sur ce territoire administrativement partagé entre la Serbie et le Monténégro, qui compterait 60% de musulmans contre 40% de Serbes.
(2) Cette liste non exhaustive est tirée de l’ouvrage de Xavier BOUGAREL et Nathalie CLAYER, Le nouvel islam balkanique : les musulmans, acteurs du post-communisme, 1990-2000, Maisonneuve et Larose, Paris, 2001.
(3) Voir Jérôme BELLION-JOURDAN in « Les réseaux transnationaux islamiques et le conflit bosniaque : enjeux identitaires et politiques de la solidarité islamique », sous la direction de Xavier BOUGAREL in Les mutations de l’islam balkanique, 1999.
(4) Le Haut Comité Saoudien pour l'aide aux Musulmans de Bosnie est présidé par le prince Salman ben Abdel-Aziz, frère du roi Fahd et gouverneur de la région de Riyad. Cette structure collecte les fonds en Arabie saoudite et décide des projets à financer en Bosnie. Après s'être concentré sur l'aide humanitaire pendant le conflit, le Haut Comité privilégie aujourd'hui les projets éducatifs, sanitaires et de reconstruction. Pendant la guerre, le Haut Comité Saoudien servait de courroie de transmission entre l’Arabie Saoudite et le SDA d’Izetbegovic.