LES IDENTITAIRES HONGROIS DANS LES PAS DES MILICES NAZIES

Publié le par Anomalie

magyar gardaLes musulmans et les juifs ont un point commun : ils excitent la haine de la nouvelle droite identitaire, qui leur attribue la responsabilité d’une déliquescence nationale fantasmée. D’un côté l’ensemble des musulmans est désigné comme la cinquième colonne silencieuse d’un complot visant à l’islamisation progressive des sociétés occidentales ; de l’autre les Juifs constituent les agents éternels du mondialisme financier visant à dissoudre les nations et les identités. Dans les deux cas, les conspirationnistes paranoïaques croient trouver dans les faits les justifications à leurs inepties, et ferraillent contre les aveugles inconscients qui refusent de communier dans leurs simplismes. Des groupes islamistes, des activistes religieux, testent en effet constamment la résistance des lois laïques pour orienter la société vers un modèle favorable à la loi religieuse. Les récents scandales liés à la crise bancaire – l’affaire Madoff notamment – a jeté une lumière crue sur la forte proportion de Juifs dans les milieux financiers. Les premiers clament : voilà, on vous l’avait dit, les viandes hallal se multiplient dans les supermarchés, mais vous refusez de lier le phénomène à une invasion musulmane ; les seconds éructent : voilà, on vous l’avait dit, Madoff est la figure archétypale du Juif cupide, mais vous refusez d’admettre que la juiverie contrôle la finance mondiale. Dans ce contexte, la résurgence des sentiments antisémites et anti-roms en Europe centrale s’accompagne d’une réactivation de l’imagerie des partis et milices nationalistes alliées au Reich nazi. Le phénomène est particulièrement inquiétant en République tchèque, et surtout en Hongrie.


À cet égard, le Figaro, dans une série de « voyages dans la nouvelle Europe », rapporte le 28 décembre dernier : « [...] En Hongrie, la démocratie est en train de se briser. La classe politique y est tellement démagogique qu’une extrême droite ouvertement antisémite s’apprête à triompher aux prochaines élections, en avril 2010, en posant un sérieux problème à l’Europe. Dans nos démocraties, l’extrême droite est toujours la voiture-balai des opinions publiques désabusées, des « tous pourris ! ». Les électeurs soudain se prononcent pour des solutions simplistes, les règles compliquées de la démocratie semblant incompréhensibles et dérisoires à l’homme de la rue parce qu’elles ne répondent pas rapidement à ses problèmes.

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L’écrivain Peter Esterhazy m’explique : « Après 1989, tout ici a été trop rapide pour les gens. Sous la dictature, l’on survivait comme des animaux. Lorsque la dictature a disparu, nous n’étions pas prêts pour ce quelque chose que l’on appelle “la liberté”. Le principe de la démocratie, c’est de dialoguer, de dialoguer, et encore de dialoguer. Et voilà, nous ne savons pas parler. Alors nous vivons une nouvelle guerre froide ». D’un oubli à l’autre, les souffrances, trop récentes, sont exploitées à des fins politiques par des partis démagogiques. La droite affirme que les socialistes sont des « communistes ». Les socialistes traitent les partis de droite de « fascistes ». Entre le rouge et le noir, il n’y a rien, sinon de la haine.

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Ainsi les Hongrois vivent sans recul, en considérant le passé immédiat, les trois ou quatre dernières années. Dans ce contexte, chaque changement de gouvernement constitue un tremblement de terre. Les sondages sur les prochaines élections donnent 70% des voix à la droite. À la droite de la droite, des extrémistes pourraient obtenir 30% des votes. Ils professent ouvertement que les problèmes financiers de la Hongrie sont générés par les juifs, et les difficultés sociales par les Tsiganes. Cette extrême droite avait été réduite à néant par les communistes, après 1949. Ce qui se produit aujourd’hui est comparable à ce qui se passe lorsqu’on sort quelque chose enfoui dans un congélateur. Ce « quelque chose », cet antisémitisme, est d’autant plus atterrant que la Hongrie n’a jamais été aussi rayonnante qu’au XIXe siècle, lorsque l’aristocratie hongroise s’est entièrement appuyée sur une communauté juive parfaitement intégrée, afin de moderniser la société. La plupart de ces élites ont quitté la Hongrie après 1949, fuyant le communisme. Ces mathématiciens, physiciens, photographes, architectes, chefs d’orchestre, musiciens, comédiens ou réalisateurs ont fait la gloire des États-Unis. Les physiciens derrière la première arme atomique américaine, les meilleurs réalisateurs de Hollywood étaient des juifs hongrois. Ils s’appellent Theodore von Karman, Karl Mannheim, Nicholas lord Kaldor of Newnham, sir Georg Solti, sir Alexander Korda, Brassaï, Michael Curtiz, Marcel Breuer, Laszlo Moholy-Nagy, Joe Pasternak…

Aujourd’hui, les partis de la droite hongroise n’ont pas le courage de dire que le ressort de la compétitivité dans le monde moderne, c'est la responsabilité individuelle. Ils professent que la responsabilité du déclin hongrois, c’est « l’autre », le juif, le Tsigane, voire le « capital étranger ». « Le pire dans le communisme, c’est ce qui vient après », dit à Varsovie l’ancien membre de Solidarnosc Adam Michnik. À Budapest, c’est devenu une triste vérité ».



L’antisémitisme professé aujourd’hui par une frange de la droite et par les identitaires de l’extrême droite irrédentiste est d’autant plus insupportable que l’Enfer de la Shoah a revêtu pour la communauté juive hongroise une dimension cataclysmique. Repliée sur le souvenir du grand royaume d’avant-guerre, la Hongrie, en 1920, pleure les provinces « volées » par « l’infâme traité du Trianon », qui a réduit le territoire national à sa portion congrue. Dès les années 30, la dictature nationaliste du régent Horthy s’allie au Reich nazi – qui, lui aussi, s’estime démembré par le traité de Versailles – dans l’espoir de conjurer le traumatisme de Trianon. Pourtant, malgré des mesures répressives d’ordre racial, les Juifs, à l’instar de l’Italie fasciste, sont relativement épargnés par le régime d’Horthy. En 1944, la machine de guerre nazie devient folle, l’ampleur des forces engagées dans les batailles sur tous les fronts ne peut plus empêcher les Soviétiques à l’Est et les Alliés à l’Ouest de resserrer leur étau autour du Reich. La guerre est perdue, mais Hitler entend continuer jusqu’à son dernier souffle « sa » guerre, sa guerre d’anéantissement des Juifs vers laquelle tout l’effort de guerre est désormais concentré sans exclusive. Robert Ley, en février 1944, précise cette fuite en avant dans l’extermination accentuée par l’avancée inexorable des troupes soviétiques : « C’est ainsi chez nous : ils ne sont plus que des déchets ; nous avons pratiquement résolu la question juive […] Le Juif est le plus grand ennemi de l’Homme, si nous ne pouvons pas l’exterminer totalement, alors nous aurons perdu la guerre. On doit les détruire, on doit les exterminer ».

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Des rafles systématiques sont alors opérées en Hongrie, où plus de 600.000 Juifs sont entassés dans le ghetto de Budapest dans des conditions effroyables, en proie au froid et aux épidémies. Le responsable du transfert, Eichmann, réussit à déporter vers les camps d’extermination plus de 400.000 Juifs de mars à juin 1944, malgré l’avancée de l’Armée Rouge. 390.000 seront immédiatement gazés et brûlés : 390.000 morts en 3 mois... Le régent Horthy, une fois de plus, s’est plié aux exigences nazies, même s’il a, en vain, tenté de s’opposer à la déportation massive, tout en négociant en sous-main un renversement d’alliance avec les Alliés. Hitler envahit alors la Hongrie, et confie le pouvoir à des fanatiques entièrement dévoués à l’Ordre noir, les nazis hongrois des Croix Fléchés de Ferenc Szálasi, qui fondent l’éphémère Etat Hongrois. Totalement désorganisées, soumises au feu roulant de l’artillerie soviétique, les Croix Fléchées entreprennent cependant de terminer la besogne, et continuent de vider le ghetto : plus de 15.000 Juifs sont massés sur les ponts de la ville, attachés deux à deux, pour économiser les balles, et sombrent dans le Danube... Abandonnés à leur sort après la fuite des Croix Fléchées, plus de 20.000 Juifs supplémentaires meurent de froid et de faim dans les ruines du ghetto.


C’est une extrême droite revendiquant ce double héritage historique – la Grande Hongrie d’avant Trianon et l’antisémitisme des Croix Fléchées – qui s’apprête pourtant à triompher aux élections de mars prochain, et qui a déjà raflé, à la stupeur générale, près de 15% des suffrages lors des dernières élections européennes. Un petit retour en arrière s’impose pour saisir la chronologie de l’extrême droite hongroise. 


En 1993 est créé le MIÉP (Magyar Igazság és Élet Pártja – Parti de la Justice et de la Vie Hongroise), formation antisémite, nationaliste et xénophobe, par des dissidents du petit parti conservateur Forum démocratique hongrois. La figure historique du parti, Istvan Csurka, professe une rhétorique populiste anti-rom virulente. Le vice-président du MIEP, Lorant Hegedus, a en revanche été condamné en décembre 2002 à 18 mois de prison avec sursis pour antisémitisme par un tribunal de première instance de Budapest (il avait déclaré dans la revue du parti Magyar Forum : « Nous devons parquer les Juifs à part parce que sinon ils prendront notre place »). Pendant la législature 1998-2002, le MIÉP, avec 14 sièges, était l’allié parlementaire du gouvernement conservateur dirigé par Viktor Orban, leader de la Fidesz, la grande formation de droite du pays. En baisse constante depuis, il ne parvient plus à dépasser la barre des 5% nécessaire pour être représenté au Parlement (5,47% des suffrages aux élections législatives du 10 mai 1998 ; 4,37% des suffrages aux législatives du 7 avril 2002 ; et 2,2% aux législatives du 9 avril 2006). C’est alors qu’une galaxie plus radicale s’est agglomérée autour des ruines du MIÉP. De petits groupuscules ultranationalistes et irrédentistes, dont le plus important est le Mouvement des 64 comtés, entendent reconstituer la Grande Hongrie d’avant 1920 et le traité du Trianon. Ce qui implique de reprendre par la guerre des territoires à la Roumanie, la Slovaquie, la Serbie, l’Autriche et l’Ukraine ! Le parti est cependant cité en exemple par l’extrême droite identitaire française, et par l’agence de presse amie « Novopress » qui se demande béatement « comment aider les identitaires hongrois »... L’irrédentisme demeure donc très vivace en Hongrie, et constitue le socle d’une myriade de groupuscules proches du néo-nazisme (comme le Magyar Népjóléti Szövetsé – Mouvement Hongrois pour le Travail).


Mais depuis 2006, et les violentes manifestations des jeunes d’extrême droite, regardées avec bienveillance par l’opposition conservatrice de Viktor Orban, contre le gouvernement du social-démocrate Ferenc Gyurcsány – qui avait avoué avoir menti sur l’état de l’économie nationale pour assurer sa réélection, c’est le mouvement identitaire et raciste Jobbik, scission du MIÉP, qui occupe le champ laissé libre à la droite de la droite et n’en finit plus de monter en puissance. L’atmosphère délétère induite par la « guerre froide politique » depuis 2006, accentuée par la crise économique, favorise l’éruption des nostalgies antisémites. Entre temps, les Roms sont devenus les premières victimes des ravages sociaux que connaît le pays. Le Jobbik, qui peinait alors à sortir d’un ghetto groupusculaire électoral, a bondi lors des dernières élections européennes du 10 juin 2009, en obtenant un stupéfiant 14,77%, en troisième position. L’ONU a tiré la sonnette d’alarme : les Tziganes, exterminés par les nazis, sont désormais en proie à une nouvelle vague de haine raciste qui a dépassé le stade des discours (10 assassinats en 2009). Comme dans les années 30, les angoisses nées de la crise économique trouvent un débouché naturel dans le repli identitaire et la criminalisation de minorités ethniques ou religieuses, accusées de menacer la pureté et l’identité de la nation. Comme tous les partis d’extrême droite, empoisonnés par une paranoïa aiguë, le Jobbik imagine ainsi une submersion du pays par les « étrangers » et dénonce obsessionnellement les ennemis de l’intérieur, les « asociaux », en premier lieu les Roms et les Juifs, qui menacent l’identité de la nation.


Garde Hongroise 1Le Jobbik a donc le vent en poupe depuis l’effondrement électoral du MIÉP : le 25 août 2007, le parti a créé une milice paramilitaire, la Garde Hongroise, héritière du parti des Croix Fléchées. Comme son illustre ancêtre, la Garde Hongroise marche au pas, en chemises noires ou beiges, et les jeunes recrues prêtent serment d’allégeance à la Grande Hongrie et au drapeau blanc strié de rouge, emblème d’Arpad récupéré en 1944 par les Croix Fléchées. 3000 personnes défilent sous les fenêtres du palais présidentiel sur la colline de Buda. Si l’initiative du Jobbik a suscité l’écoeurement de la classe politique, il s’est trouvé de nombreux représentants du parti conservateur refusant de stigmatiser la Garde Hongroise, considérée comme « une association (sic) identitaire qui insiste sur la préservation des identités historiques, du christianisme et de la culture hongroise » ; l’ancien ministre de la Défense, Lajos Für, ainsi que la députée conservatrice Maria Wittner lui ont même apporté leur soutien. Quant aux miliciens, comme de bien entendu, ils s’étranglent à l’évocation du précédent historique des milices nationalistes, et préfèrent se considérer comme des « milices d’autodéfense », à l’image de celles qui essaiment en Italie dans le sillage des néofascistes de la Destra et du MSI, et de la nouvelle droite régionaliste et identitaire de la Ligue du Nord... Toute ressemblance avec les chemises noires des squadristi – et avec leurs méthodes – ne saurait être que pure coïncidence...


Car au-delà de l’extrême droite, c’est tout un pan de la droite conservatrice et de la société civile qui est contaminée par le prurit antisémite et anti-rom. Yehuda Lahav, pour Haaretz, décrivait le 1er juin dernier le contenu de tracts d'une association professionnelle de la police  : « Selon les circonstances, l’antisémitisme n’est pas seulement notre droit, mais il est le devoir de chaque Hongrois qui aime sa patrie, et nous devons nous préparer à un combat armé contre les juifs ». Cette citation est apparue dans un bulletin d’informations publié par une organisation qui se dénomme « L’Union Commerciale des Officiers de la Police Hongroise Prêts à l’Action ». La loi hongroise permet aux officiers de police de créer leur propre union qui, selon sa propre définition, opère pour la défense des intérêts professionnels de ses membres et ne prend aucune part dans l’activité politique. Cependant, l’éditrice de l’union « Prêts à l’action », Judit Szima, n’a vu aucun mal dans le contenu de l’article précité. Cela n’est guère surprenant, quand on sait que l’Union a signé un contrat de coopération avec le parti d’extrême droite Jobbik, qui supporte l’organisation paramilitaire de la Garde Hongroise, et prévient contre le « crime gitan ».

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[...] Le rédacteur de l’article, qui insiste sur le devoir de chaque patriote hongrois d’adopter l’antisémitisme, ne s’arrête pas là. Le numéro suivant du bulletin comprenait un autre billet du même auteur, dans lequel on peut lire : « Je suis pour des solutions de paix. Mais il sera possible d’appliquer des solutions de paix uniquement si notre gouvernement sioniste se relocalise à Tel-Aviv, car il appelle à la guerre. Le pays qui s’écroule, déchiré par la guerre entre les gitans et les Hongrois, sera facilement contrôlé par les riches juifs. Pour cette raison, une guerre entre les gitans et les Hongrois est envisageable, guerre qui sera fomentée par les juifs qui sentent la haine tout en se frottant les mains avec contentement ».

Cette fois, l’article a donné lieu à un dépôt de plainte auprès du procureur de l’Etat, qui l’a rejeté au motif que l’article incriminé n’appelle pas à la violence contre les juifs et les gitans...

L’Union s’enorgueillit de plus de 4.000 membres, soit 10% des officiers de police en Hongrie. Il semblerait que dans la capitale – Budapest – leur nombre soit encore plus élevé.

Suranyi Juif Forum Magyar[...] Autre exemple : après la démission du Premier ministre Ferenc Gyurcsány, l’un des candidats à la fonction était Gyorgy Suranyi, précédemment gouverneur de la Banque Centrale Hongroise, brillant économiste et – malheureusement – juif. Le Magyar Forum publiait alors en une la photo de Suranyi dans une Etoile de David jaune sous le titre : « Le danger Suranyi
». Et l’article d'ajouter : « Suranyi est le candidat soutenu par le vieillard Shimon Pères. L’opération de mainmise déclarée par le dirigeant israélien est arrivée au stade où un Premier ministre hongrois juif est requis. Les préparations pour cette opération ont pris de nombreux mois ». Le Forum fait référence à une remarque malheureuse de Shimon Pères qui, pour vanter le dynamisme de l’économie israélienne, avait déclaré : « aujourd’hui, nous achetons Manhattan, la Pologne, la Hongrie ».


Du pain bénit pour les apôtres du complot sioniste...


La Cour d’Appel de Budapest a finalement exigé la dissolution de la milice paramilitaire le 16 décembre 2009, mais Orbán Kolompár, président de l’autorité tsigane de Budapest, a adressé à Viktor Orban – qui sera sans surprise le prochain Premier ministre en mars prochain – une lettre ouverte dans laquelle il demande au leader de la Fidesz d’exclure de son parti tous les membres qui sont liés à la Gárda. Il était temps : Mazsihisz (la Fédération des communautés juives de Hongrie), les organisations roms, ainsi que les grands partis hongrois n’avaient cessé de dénoncer l’avènement de Garde Hongroise, d’autant plus que la droite populiste de Viktor Orban, alliée localement au Jobbik, préférait considérer la milice comme un simple et inoffensif mouvement civique, de peur de s’aliéner une partie de sa base électorale, sensible aux arguments ultranationalistes. Le chef de la Gárda, Gábor Vona, qui est également président du Jobbik, se dit prêt à porter plainte... auprès de la Cour européenne des droits de l’Homme ! « Nous prenons acte du verdict mais nous ne pouvons l’accepter », a-t-il déclaré. Voici réactivée la sempiternelle victimisation de ceux qui s’affirment traqués par la police du politiquement correct... Mieux vaut en rire... En attendant le verdict des urnes en mars prochain.


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