LES NÉOCONS BOUGENT ENCORE

Publié le par Anomalie

 

À rebours de l’Histoire, et en dépit de ses impasses stratégiques, de ses échecs politiques, et de ses non-sens conceptuels, le néoconservatisme bouge encore. Il a toujours ses admirateurs – un quarteron de révisionnistes ressassant ses vieilles lunes en vase clos, comme des petits clercs prétentieux persuadés d’être les derniers combattants de la vérité. Mieux – ou pire : le néoconservatisme n’entend pas tirer les leçons du désastre de huit années d’application de ses recettes ; ces aventuriers néo-gauchistes au manichéisme simpliste s’apprêtent au contraire à refaire macérer leurs poncifs avariés et leurs lieux communs éculés dans la marmite rance de l’hégémonie américaine bienveillante. Sous l’égide, toujours, de l’inepte idéologue William Kristol, du Weekly Standard (la feuille de chou des néoconservateurs), le genre de type qui s’autorise à déclamer son opinion sur à peu près tout alors qu’il ne maîtrise à peu près rien. Et tant pis si le bilan est désastreux, voire criminel : élargissement des bases du terrorisme, exacerbation de l’islamisme, dynamitage des équilibres proche-orientaux, exaltation des particularismes ethniques et religieux, ouverture à l’hégémonie régionale iranienne en détruisant son contrepoint sunnite irakien, encouragement corollaire à la poussée chiite dans sa guerre globale contre le sunnisme, chrétiens d’Irak livrés au massacre et à l’exil, chaos au Pakistan et en Afghanistan renforcé par l’invasion irakienne, basée sur une colossale désinformation et une implacable mécanique de propagande… En essentialisant les enjeux, en rentrant dans le jeu islamiste de la guerre de civilisations, en adoptant la vision du monde de ses adversaires, le néoconservatisme, par son indécrottable naïveté et son crétinisme atavique, s’est inéluctablement exposé à voir se multiplier ce qu’il prétend précisément éviter, à savoir l’islamisme ! On appelle cela des idiots utiles. Singulière perversité que tout faire pour aboutir à une situation que l’on condamne… Dans un article traduit en exclusivité pour Nouveau Monde Info, Jim Lobe et Daniel Luban relatent la création du dernier think-tank de ces parfaits incompétents qui n’ont pas renoncé à se prendre pour de sérieux géopoliticiens.


« Les idéologues néoconservateurs lancent un nouveau groupe de politique étrangère »
Par Daniel Luban et Jim Lobe | 30 mars, 2009
Article original publié sur PRA Right Web (ici)
© Traduction française : Anomalie pour Nouveau Monde Info


Une toute nouvelle – et encore obscure – organisation néoconservatrice de politique étrangère replonge les observateurs au début des années 90, quand un précédent groupe avait théorisé la politique étrangère unilatérale et agressive qui s’est épanouie dans le cadre du gouvernement de George W. Bush.


La Foreign Policy Initiative (FPI) – nouvelle trouvaille de l’éditeur du Weekly Standard, William Kristol, du gourou de la politique étrangère néoconservatrice, Robert Kagan, et d’un ancien officiel de l’administration Bush, Dan Senor – ne s’est guère illustrée jusqu’à présent ; sa seule activité connue a été de parrainer une conférence des États-Unis appelant à un grand surge en Afghanistan.


Mais beaucoup voient déjà dans la FPI le probable héritier de la précédente organisation de Kristol et Kagan, feu le Projet pour un Nouveau Siècle Américain (PNAC), qu’ils avaient lancée en 1997 et qui avait mené l’intense campagne de lobbying pour l’éviction de Saddam Hussein, avant et après le 11 Septembre. Certains membres imminents du PNAC ont par la suite occupé des postes clés sous la présidence Bush, notamment le Vice-Président Dick Cheney, le Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, et son adjoint, Paul Wolfowitz.


La FPI a été fondée en début d’année, mais peu de détails ont filtré sur le groupe, qui n’a pas suscité l’intérêt des médias pour l’instant. Tout juste le site internet de l’organisation énumère-t-elle les trois personnalités dirigeant le conseil d’administration, Kagan, Kristol, et Senor, qui s’est fait connaître comme porte-parole des autorités d’occupation en Irak. Deux des trois cadres de la FPI, le directeur politique Jamie Fly et Christian Whiton, sont directement issus des services de politique étrangère de l’administration Bush, tandis que la troisième, Rachel Hoff, a occupé son dernier poste au Comité national républicain du Congrès. Contacté au siège du groupe par notre site, Fly nous a renvoyés vers Senor, qui n’a pas donné suite…


La mission officielle affichée par l’organisation tient en une affirmation (« les Etats-Unis demeurent la nation la plus indispensable du monde ») et un avertissement (« l’ambition stratégique n’est pas le problème, le repli n’est pas la solution »). La FPI appelle à la « poursuite de l’engagement diplomatique, économique et militaire dans le monde et au rejet des politiques qui nous conduisent sur la voie de l’isolationnisme ». Puis l’énoncé se poursuit avec la litanie désormais familière de toutes les menaces qui pèsent sur les Etats-Unis, les « Etats voyous » bien sûr, les « collapsed States », les « autocraties », le « terrorisme », et s’achève en donnant une place de choix aux « défis » posés par les « puissances émergentes et renaissantes », dont seules la Chine et la Russie sont nommées… L’importance donnée à ces « nouvelles puissances » reflète l’influence de Kagan, qui n’a cessé de soutenir au cours des dernières années que le XXIème siècle sera dominé par une lutte féroce entre les forces de la démocratie (dirigées par les États-Unis) et celles de l’autocratie (conduites par la Chine et la Russie). Il a appelé à la constitution d’une « ligue des démocraties », en tant que mécanisme de lutte contre le pouvoir chinois et russe, et la déclaration de la FPI souligne la nécessité d’un « soutien solide pour les Alliés de l’Amérique ».


Cette insistance indique surtout que la FPI entend faire de l’affrontement avec la Chine et la Russie le cœur de sa politique étrangère. Si tel s’avérait être le cas, cela marquerait un retour aux premiers jours de l’administration Bush, avant le 11 Septembre, lorsque Kristol du Weekly Standard avait pris l’initiative d’attaquer Washington sur son prétendu « apaisement » envers Pékin.


[…]


Inévitablement, la FPI invite à la comparaison avec le PNAC, qui avait été créé peu après la publication d’un article pour le Foreign Affairs intitulé « Vers une politique étrangère néo-reaganienne », dans lequel Kristol et Kagan demandaient à Washington d’exercer une « hégémonie mondiale bienveillante » et mettaient en garde contre ce qu’ils appelaient une « dérive néo-isolationniste » du Parti Républicain après la fin de la Guerre Froide et la victoire des démocrates de Bill Clinton. « Cela me rappelle le projet pour un Nouveau Siècle Américain », a déclaré Steven Clemons, directeur du programme stratégique à la New America Foundation. « Comme le PNAC, la FPI deviendra un abreuvoir pour ceux qui veulent voir une machine militaire américaine toujours plus puissante, et qui divisent le monde entre ceux qui se tiennent du côté du droit et de la justice et ceux qui incarnent le Mal, ou qui seraient tentés d’apaiser le Mal ». Les membres du PNAC ont constitué un véritable vivier de néoconservateurs et de faucons de l’administration Bush. En Septembre 2001, quelques jours seulement après les attaques du 11 Septembre, une lettre du PNAC appelait le président Bush à élargir le champ d’application de la « guerre contre la Terreur » au-delà des responsables directs des attentats pour y inclure l’Irak et le Hezbollah.


Il est très ironique de constater que la première réunion de travail de la FPI a mis l’accent sur un renforcement de l’implication américaine en Afghanistan, quand on connaît le rôle du PNAC dans l’invasion de l’Irak si peu de temps après l’intervention en Afghanistan pour en chasser les talibans et Al Qaeda… Les experts s’accordent aujourd’hui à penser que le détournement des ressources militaires et de renseignement en Irak a fourni aux talibans et à Al Qaeda une aubaine inespérée pour se renforcer et apparaître aujourd’hui comme plus puissants encore qu’en 2001 ! La priorité absolue donnée par l’administration Bush – de nouveau, avec les vifs encouragements du PNAC et de ses partisans –  à l’Irak comme « front prioritaire dans la guerre contre le terrorisme », signifie aussi que l’aide nécessaire pour renforcer le gouvernement du président Hamid Karzai n’était pas disponible…


Le PNAC a officiellement cessé ses activités au début du second mandat de Bush. En partie à cause du désaveu cinglant qu’ont constitué les options stratégiques défendues par les néoconservateurs, en premier lieu l’invasion de l’Irak… La FPI est donc vécue par ses concepteurs comme une nouvelle chance d’incuber une politique étrangère encore plus agressive, le temps de leur exil de la Maison-Blanche. Avec l’espoir de les appliquer la prochaine fois qu’ils retourneront au pouvoir…
 

 

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