BAGDAD REVIENT À LA VIE

Publié le par Anomalie

Loin des proclamations auto-satisfaites des néoconservateurs, qui cherchent désespérément une oreille crédule ou désinformée pour y susurrer leur bavardage propagandiste sur l’« Irak libéré », agitant comme « preuve » des photos de fatmas un portrait de Bush entre les mains, comme jadis les bolcheviques montraient à des voyageurs occidentaux aveuglés les miracles du socialisme, le Monde livre un reportage d’une grande justesse, sans complaisance ni catastrophisme, sur la vie quotidienne dans la capitale irakienne meurtrie.


 


 

Flâner à Bagdad pour y trouver un filet de vie. Y chercher cette frêle, cette incroyable « renaissance » dont parlent les diplomates et les fonctionnaires des Nations unies dans leurs télégrammes. Ausculter d’aussi près que possible ce grand corps malade, couturé, balafré, supplicié par une guerre dite de « libération » suivie d’une boucherie, d’une abominable orgie de sang qui a duré deux ans et tué des dizaines de milliers de civils avant de laisser protagonistes et victimes, hébétés, anéantis, à bout de forces et d’espoir. La guerre s’est déplacée au nord, vers Mossoul et Diyala. À Bagdad sont restés les peurs et les cauchemars.



Musarder dans les loques d’une ville qui fut longtemps la plus avancée du Moyen-Orient et que les bombes « intelligentes » d'un puissant empire ivre de vengeance et d’arrière-pensées a renvoyée au Moyen Age. Près de six années après le cataclysme de mars-avril 2003, Bagdad la guerrière s’est métamorphosée en Bagdad l’indigente. Même plus capable d’assurer à ses cinq ou six millions d’âmes épuisées, percluses de craintes et de haines, ce passeport minimal de la modernité que sont l’eau potable au robinet et l’électricité à temps complet. Il faudra du temps pour reconstruire, dix ans, quinze peut-être, prédisent les experts.

 

Première condition : rétablir la sécurité sans laquelle la classe intellectuelle et professionnelle irakienne, les médecins, les professeurs, les ingénieurs, les architectes qui ont fui à l’étranger depuis cinq ans ne rentreront pas. Près de 2,4 millions d’Irakiens, environ 8% de la population, sont toujours en exil dans les pays avoisinants. Un nombre équivalent restent « déplacés » à l’intérieur du pays, c’est-à-dire loin des foyers et des emplois d’où ils ont été chassés par les milices adverses. Ou par la peur des milices, ce qui revient au même.

 

MOITIÉ MOINS D’ATTENTATS

 

Pourtant, c’est indéniable, la sécurité s’améliore. Lentement, chaotiquement, avec des plages de calme relatif et puis de brusques flambées de violence, des vagues d’attentats parfaitement calibrées pour empêcher la normalisation, semer le doute, l’angoisse, l’incertitude. Il y a eu beaucoup d’attaques ce mois-ci. Les Américains, qui ont restitué aux forces irakiennes 13 des 18 provinces d’Irak, anticipent déjà le repli de toutes leurs forces vers des bases éloignées des villes à partir du 30 juin 2009, en allégeant chaque semaine un peu plus leur dispositif. Ils notent avec satisfaction qu’il n’y a plus qu’une demi-douzaine d’attentats par jour. Contre 25-30 à la même époque de l’an dernier, trois fois plus encore un an avant.

 

Avec plus de 750 000 hommes enrôlés dans les forces de sécurité nationales – dont un demi-million dans les services de police – pas mal d’opérations lancées par les derniers soldats perdus du djihad sont déjouées. Combien d’adolescents, garçons et filles, paumés et/ou drogués, arrêtés ces derniers mois avec une ceinture d’explosifs autour de la taille ? « Des dizaines », affirment les autorités. Pour l’essentiel cependant, la guerre civile de 2006-2007 est terminée. « Elle peut reprendre », avancent les experts. Peut-être. En tout cas, les assassinats sectaires qui faisaient 30 à 50 victimes par jour à Bagdad sont devenus plus rares. Le nombre de victimes des violences à travers tout le pays, qu’elles soient irakiennes – 317 contre 853 le mois précédent – ou américaines (13 contre 12) est tombé, en octobre, à son plus bas niveau depuis janvier 2004. Les enlèvements politiques ont pratiquement cessé, les kidnappings crapuleux diminué de 80%.

 

« Statistiques que tout cela ! », se fâchent des Bagdadis quand on leur parle d’amélioration. De fait, tout est relatif. Les attentats qui réussissent sont meurtriers : 120 morts déjà entre le 1er et le 16 novembre rien qu’à Bagdad. Le nombre d’attaques à la voiture piégée a été divisé par quatre entre 2006 et 2008, affirment les militaires : 415 il y a deux ans, 122 en 2007, 90 pour cette année qui n’est pas terminée. Ailleurs, une seule voiture explosive chaque année serait considérée comme une déclaration de guerre. À Bagdad, il y en a eu 22 en septembre, 28 en octobre. Au rythme actuel, il y en aura autour de quarante en novembre ! C’est beaucoup, même si c’est nettement moins qu’avant.

 


« Les signes d’un retour à la vie normale sont de plus en plus visibles », affirmait, le 14 novembre devant le Conseil de sécurité des Nations unies, Steffan De Mistura, le représentant de l’ONU à Bagdad. Pour prendre la mesure de ces « signes », il n’y avait qu’un moyen : retourner dans la grande cité, la parcourir, l’arpenter, la sillonner avec une protection légère. Replonger dans les entrailles malodorantes de cette métropole jadis si légendaire, « cité de la paix et de la connaissance », écrivaient les chroniqueurs, capitale indiscutée pendant des siècles de l’empire des grands califes Abbassides. Il fallait aller se perdre dans les viscères pestilentiels et les artères bouchées, crevées, défoncées, de cette ville épuisée, exténuée, à bout de souffle. Avec ses cimetières saturés. Ses milliers de moignons d’immeubles, noircis par les bombes et les pillards incendiaires. Ses montagnes de carcasses mécaniques rouillées, poussées sur les bas-côtés. Ses collines d’ordures que nul ne ramasse mais que beaucoup farfouillent du matin au soir, pour y trouver de quoi se nourrir. Avec ses décombres et ses sous-sols dévastés, squattés par des êtres décharnés, faméliques et affamés. Avec ses canalisations éventrées, ses mares d’excréments à ciel ouvert, ses colonies de rats, et les boues puantes qui infestent son grand fleuve, jadis source de vie, à présent vecteur principal du choléra.

 

Trouver la vie dans ce cloaque corseté comme un zombie avec, comme pour caler ses membres anémiés et protéger ses gens des morts-vivants hallucinés, bourrés de drogue et de dynamite, qui errent encore dans ses venelles en quête du plus sanglant chemin vers un Dieu cruel et vengeur, de longues palissades de barbelés coupants comme des rasoirs, des murailles de béton armé, hautes comme deux ou trois hommes moyens, larges comme des matrones bien nourries. Traverser et retraverser les ponts de fer du Tigre, frontière sinueuse d’un monde meurtri, démembré, déstructuré, en guerre avec lui-même. Stationner sur le pont Jadriya, cannette de bière au poing, ce qui eût été suicidaire il y a seulement six ou neuf mois. Perdre son regard en contrebas, dans les eaux verdâtres de ce grand Tigre qui, hier encore, charriait sans pitié des moissons quotidiennes de cadavres gonflés.

 

Sur les marchés de Bagdad qui s’animent peu à peu, on vend toujours ces grosses carpes à griller lentement, verticalement, pour concocter le plat national irakien, le masgouf. Ignorées les études des Nations unies qui montrent que le fleuve dans lequel se jettent aujourd’hui tous les égouts de la ville sans passer par les stations d’épuration, inexistantes ou détruites, ne produit plus que du poison à écailles ! Il faut bien manger. Tout ignorer pour se persuader que les choses vont mieux, que la vie reprend ses droits. Banaliser les attentats, faire comme si.

 

« Cinq ans que nous vivons cloîtrées comme des rats ! », s’emportent Amel et Imane, deux sœurs, deux veuves – leurs maris ont été tués ensemble en 2004 à une station-service où ils attendaient pour faire le plein. « On ne va pas laisser les terroristes nous dicter leur loi jusqu’à la fin des temps ». Institutrices, chiites sans outrance, elles habitent ensemble un appartement de la « Nouvelle Bagdad », dans le sud-est de la capitale. Nous les avons rencontrées chez un ami à Hourriya, quartier pauvre, jadis mixte, aujourd’hui presque intégralement chiite. Escalader les monticules de terre grasse et sombre alignés tout au long des tranchées creusées dans ces rues misérables qui vont enfin disposer de leur premier tout-à-l’égout. Dévorer, sous le regard curieux et passablement inquiet des habitués, trois brochettes de mouton grillé chez Abou Ali, le « roi du kebab », le meilleur du coin en tout cas. Avancer vers l’ouest, pénétrer dans le quartier chiite historique de Khadamiya.

 

Toutes les échoppes de la caverne d’Ali Baba qu’est le souk des Orfèvres sont ouvertes. Les vitrines illuminées ruissellent de colliers, boucles d'oreilles et bracelets d’or. Les marchés de fruits et primeurs étalent, comme de toute éternité, leurs symphonies de couleurs vives sous un pâle soleil d’automne. Grenades rougeoyantes de Diyala, petites pommes vertes sucrées du Kurdistan, bananes et ananas importés des Indes. Entrer dans une boutique de musique, CD, DVD et cassettes enregistrées pour s’entendre dire par le jeune vendeur imberbe que les chants religieux qu’il passe et repasse sur sa platine pour « plaire aux imams qui sont nombreux dans le quartier » se vendent « aujourd’hui moins bien » que les dernières variétés libanaises et les copies piratées des séries B américaines.

 

Tous les sondages le montrent, la cote de la religion, ou plutôt celle des hommes et des partis censés l’incarner, est en baisse sensible dans toutes les zones urbaines d’Irak. « Les élections provinciales du 31 janvier prochain devraient entériner cette tendance », avancent les analystes. On verra. En attendant, observer les acheteurs, rares, de ces affiches et tapis colorés vendus à même le trottoir et représentant, comme jadis les posters des rock stars californiennes, les imams Hussein et Ali, cheveux longs et doux regards éthérés, que tout bon chiite pratiquant se doit d’apposer sur le mur de sa chambre. Acheter pour mille dinars (un demi-euro), à un gamin dépenaillé, le « allagh », ce petit ruban vert théoriquement « béni par l’imam » que les touristes religieux s’arrachent ici, comme les chrétiens, à Lourdes, les bouteilles d’eau miraculeuse en forme de Vierge Marie.


 

Se faufiler parmi les groupes de pèlerins iraniens, rameutés sur l’esplanade de la grande mosquée de Khadamiya par le drapeau jaune et les appels en persan de leur guide irakien afin qu’ils s'alignent sagement pour la fouille obligatoire avant de pénétrer dans le saint des saints. Contempler les quatre minarets d’or de ce lieu saint, lancés depuis cinq siècles à l’assaut du ciel comme autant de Scud géants à la gloire des septième et neuvième imams de la très sainte duodécimale chiite. Se restaurer rapidement chez Sayed Jaber, le plus célèbre restaurant du cru, néons blafards, salles en faux marbre clair, une pour les familles, une pour les hommes seuls, boissons sans alcool, pain chaud en losange, et le meilleur poulet grillé de la ville. Passer ensuite le pont Al-Sarafiya, le plus ancien de Bagdad, détruit par un camion bourré d’explosifs estampillés Al-Qaida en 2007, reconstruit depuis. S’en aller baguenauder à Adhamiya, de l’autre côté du fleuve, chez les « frères ennemis » sunnites.

 

S’attacher la protection de trois des 846 jeunes miliciens Sahwa, autrement dit du « réveil », qui faisaient naguère le coup de feu pour le compte des « takfiri », les excommunicateurs fanatiques « d’Al-Qaida au pays des Deux-Fleuves » et qui, depuis, sous l’appellation de « fils de l’Irak » attribuée par les centurions américains qui les ont retournés puis salariés 300 dollars par mois, « maintiennent la paix » dans leurs zones. Sous la surveillance de ces jeunes gens, armés jusqu’aux dents et vêtus d’uniformes disparates comme des Rambo de pacotille, Adhamiya, qui figure sans doute parmi les quartiers les plus dévastés de la cité, a retrouvé un certain calme. À l’ombre de l’immense portrait souriant et barbu d’Abdel Ghafour Al Samarraï, le grand patron des oulémas et des mosquées sunnites d’Irak qui trône très haut et très large sur la place Antar comme naguère le cow-boy Marlboro à Manhattan, les commerces et les écoles ont rouvert, la circulation automobile s’écoule lentement, les piétons déambulent sans inquiétude apparente.

 

MILLE MORTS POUR RIEN

 

À quelques jours près, venant de Khadamiya, nous aurions pu parvenir au même endroit par le pont des Imams qui vient de rouvrir après trois années de deuil à la mémoire des mille « partisans d’Ali », écrabouillés ou noyés en quelques minutes de folle panique par une brûlante matinée d’août 2005. « Un takfiri kamikaze s’est introduit parmi nous ! » avait hurlé quelqu’un dans la foule des pèlerins qui s’acheminaient en rangs serrés vers le mausolée des deux imams. Terreur, bousculade, coups de poing, coups de pied, plongeons dans le Tigre : mille morts au moins. Pour rien. Ce jour-là, personne, sur le pont, ne portait de ceinture explosive. « Les Irakiens sont devenus des paranoïaques qui ont quelques raisons de l’être », ironise Nabil Younis, vieil ami, professeur de sciences politiques à l’université de Bagdad.

 

À Adhamiya toujours, contempler un moment les mosaïques bleutées du minaret, naguère troué comme un gruyère par les tirs américains, d’Abou Hanifa Al-Nouman, la plus révérée des mosquées sunnites de Bagdad. Derrière, dans l’arrière-cour, il y a un petit cimetière improvisé pour les dizaines de moudjahiddines étrangers tués ici depuis 2003, dans la défense de la dernière place forte des fidèles de l’ancien régime. Comme en Afghanistan parfois, ces tombes sans nom d’improbables « guerriers de la foi » autosacrifiés, sont devenues des lieux de pèlerinage où les moins sophistiqués des croyants viennent se recueillir parce qu’elles sont censées « porter bonheur ».

 

À Adhamiya comme à Amriya et dans tous les quartiers sunnites plus ou moins homogènes qui ont survécu à la guerre civile et à la grande défaite sunnite dans la capitale, nombreux sont encore ceux qui se vivent comme les derniers « résistants », les ultimes « refuzniks » du nouvel ordre chiite – « iranien », disent-ils sur un ton dégoûté – qui s’installe cahin-caha dans le pays. Ici, c’est toujours l’ancien drapeau national qui flotte aux check-points et aux carrefours, contrairement à ce que l’on voit dans les zones chiites, qui représentent aujourd’hui à peu près les trois quarts de la métropole – avant l'invasion américaine, c’était à peu près la moitié. Les trois couleurs sont les mêmes que la nouvelle oriflamme choisie l’an dernier par le Parlement. La proclamation calligraphiée « qu’Allah est le plus grand » n’a pas changé.

 

Mais, ici, les trois étoiles de l’ancien parti unique symbolisant la vieille devise baassiste – « Unité, liberté, socialisme » – sont toujours vissées au mitan de l’emblème. Pour l’instant, parce qu’il a d’autres chats à fouetter, le nouvel Etat dominé par les partis de ceux qui constituent la majorité démographique nationale – les Arabes chiites représentent autour de 60% de la population, les Arabes sunnites autour de 20% et les Kurdes idem – ne réagit pas à ces petites violations de la loi. Il ne réagit d’ailleurs pas non plus au fait que les partis politiques chiites religieux continuent d’afficher, dans les ministères et les universités qu’ils dominent, des portraits et banderoles géantes de leurs imams vivants ou morts alors que le gouvernement, en principe, l’interdit.

 

Changer de quartier, changer d’air. Prendre l’avenue Al-Saadoun sur la rive orientale. Constater qu’elle est toujours coupée en deux par une longue et épaisse muraille anti-bombes que la municipalité a eu la bonne idée de faire peindre par les artistes au chômage de la cité. Ici un paysage babylonien tranquille et ensoleillé, là, des lions assyriens qui rugissent. Plus loin des fusées – ou des missiles ? – qui montent à l’assaut des cieux. Passer la place du Paradis (Firdous) et constater que les hôtels Palestine et Sheraton, qui se font face, ont plus ou moins rouvert après les multiples attaques au camion piégé de ces dernières années, bien à l’abri derrière leurs hauts murs pare-bombes. Passer la place Al-Fatah où trône le théâtre national, haut lieu de la laïcité et cible, encore une fois, d’une attaque par un kamikaze islamiste la semaine passée (4 morts).

 

Tourner à droite sur la place Amâr vers le quartier de Karrada, aujourd’hui le plus sûr, en tout cas le plus surveillé de la ville, « parce que c’est ici que vivent les familles de plusieurs de nos dirigeants chiites », note avec amertume notre chauffeur sunnite. Un check-point, policier ou militaire, tous les 100 mètres à peu près. Embouteillage titanesque et permanent sur plusieurs kilomètres parce que, pour observer les passagers des véhicules, les hommes en uniforme ont condamné la circulation à une seule voie. Beaucoup de monde sur les larges trottoirs, jeunes gens et jeunes filles en jeans, quelques femmes sans voile, en tailleur et talons, marchands des quatre saisons, boutiques de bagages, téléphones portables et DVD, gargotes à ciel ouvert où l’on avale un kebab ou un café turc sur un tabouret de bois. Une vie presque normale qui se déploie dès le matin et jusque bien après le coucher du soleil vers 17 h 30.

 

MASGOUF ET PIPES À EAU

 

Nous y sommes passés un soir vers 22 heures, il y avait presque autant de monde qu’à midi. Du jamais vu depuis cinq ans ! Seule la promenade hyperprotégée et contrôlée Abou-Nawas, le long du Tigre où quelques restaurants de masgouf ont rouvert leurs terrasses et rallumé les pipes à eau, peut aujourd’hui rivaliser avec Karrada. Le long du fleuve, la municipalité a édifié un parc public avec pelouse, toboggans et balançoires pour les enfants, bourré de monde pendant le week-end.

 

Acheter un flacon de whisky et une boîte de cigares chez Abou Nashuane, un chrétien qui a rouvert une boutique dans le quartier après l’incendie de ses deux précédents commerces, condamnés en 2004 comme des lieux de débauche « anti-islamique ». Ces années-là, quand des centaines de boutiques spécialisées étaient incendiées et leurs tenanciers, souvent chrétiens, assassinés par les « purs soldats » autoproclamés de l’islam radical, l’alcool n’était plus disponible que dans la célèbre « zone verte » ultrafortifiée où se sont calfeutrés, dans une boucle du Tigre et derrière trois rangées de hauts murs et de cordons de sécurité, tous les corps constitués du nouvel Irak, gouvernement, assemblée, principaux ministères et ambassades « amies ». Terminé. « The booze is back ! » se félicitait récemment un envoyé spécial de Newsweek. Et les Irakiens, naguère réputés « plus gros buveurs du Moyen-Orient », retournent, discrètement quand même et quand ils en ont les moyens, vers les abreuvoirs à nouveau autorisés, les discrètes arrière-salles closes par d’épais rideaux.

 

Avaler une margarita aux olives à la Pizza Napoli, détruite par un kamikaze en 2005, rouverte cet été. Prendre un café à la cardamome avec des étudiants et engager une brûlante discussion politique sur la terrasse de la cafétéria du campus de la Bagdad University, qui a retrouvé, à l’ombre d’une section de blindés qui surveille il est vrai toutes les entrées, environ les deux tiers de ses 80 000 étudiants. Moins de barbes et de voiles que jamais dans les amphis. On a même vu des couples main dans la main en public. Banal sous Saddam. Impensable ces cinq dernières années ! Cependant, à la sortie des cours, vers 15 heures, beaucoup de jeunes filles recouvrent leur chevelure avant de prendre les taxis collectifs qui vont les ramener chez elles. Prudence quand même…

 

Repartir dans l’autre direction, revisiter Al-Mansour, l’ancien quartier chic des ambassades, des clubs privés et des restaurants chers naguère réservés à la nomenklatura de l’ancien régime, aujourd’hui petite Beyrouth en miniature, avec des ruines à tous les coins de rue et des boutiques de mode, d’électronique et de meubles qui rouvrent néanmoins entre les villas rafistolées. Bombardé, pillé, puis incendié, le Mansour Shopping Center, naguère réservé à la classe moyenne, est toujours en ruine. Au sous-sol, les envahisseurs américains y auraient trouvé, dissimulées derrière une fausse cloison, des millions de fiches archivées par les moukhabarates, l’ancienne police politique de Saddam Hussein.

 

Plus loin, le célèbre restaurant Al Saah, partiellement détruit en 2003, à nouveau attaqué en 2004, a réparé sa vitrine et rouvert. Il est aux trois quarts vide, mais en service. Un Luxury Coffee tout neuf, non loin de là, le concurrence. Place de Jordanie, l’énorme tête de bronze d’Abou Jaffar Al-Mansour, fondateur de Bagdad en l’an 762, a retrouvé son socle. Parce que Al-Mansour était le grand-père du cinquième et célèbre « calife intellectuel » Haroun Al Rachid qui correspondait avec Charlemagne, et que celui-ci est tenu depuis douze siècles pour responsable de la mort du grand imam chiite Moussa Al-Khadam en 802, des activistes de l’Armée du Mahdi, la milice fondée en 2003 par le prêcheur radical anti-américain Moqtada Al-Sadr, l’avaient dynamitée. Le socle avait volé en éclats en 2006, mais l’énorme tête en bronze avait roulé sans dommage sur le tarmac de l’avenue. C’est un riche politicien sunnite nommé Saad Assam Al-Janabi qui la fit nuitamment récupérer puis stocker à l’abri des regards dans son jardin pendant deux ans. En juin dernier, l’amélioration de la sécurité et la quasi-disparition de l’Armée du Mahdi aidant, le politicien a obtenu l’autorisation de la replacer sur son socle. Les peuples du Moyen-Orient ont la mémoire longue, dit-on.


 

Ryan Crocker, l’ambassadeur des Etats-Unis à Bagdad, arabisant et bon connaisseur de la région, a pris l’habitude de résumer la complexité de la situation irakienne par une formule qui vaut ce qu’elle vaut : « Les Arabes chiites ont peur du passé, les sunnites craignent l’avenir et les Kurdes ont peur des deux ».

 

Patrice Claude pour le Monde.

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