LA TERREUR ET LE MARTYRE : LES DEUX RÉCITS DU CHOC DES CIVILISATIONS

Publié le par S.D.

Au lendemain du 11 septembre 2001, la thèse de ceux qui avaient annoncé le déclin du « jihad » ont paru ridiculisées. La guerre des islamistes contre les « croisés » et l’Occident semblait au contraire à son apogée : les terroristes parvenaient à frapper l’ennemi en son cœur, en son temple, à Manhattan et à Washington. Aujourd’hui, en 2008, les partisans du jihad n’ont jamais semblé aussi nombreux. Les « conflits éternels » du Proche-Orient, en Israël, au Liban, poursuivent leurs ravages. Un nouveau « bourbier vietnamien » est réapparu en Afghanistan. En Irak, le cloisonnement ethnique est devenu le seul antidote à la guerre civile en gestation. Les islamistes ont remporté de grands succès électoraux, en Iran (avec l’élection d’Ahmadinejad en 2005), en Palestine (avec le Hamas dans la bande de Gaza en janvier 2006), au Liban, où le Hezbollah de Nasrallah n’a jamais été aussi populaire, mais aussi lors des suffrages limités autorisés en Arabie Saoudite ou en Egypte, sans oublier la Turquie. Enfin, les partisans du jihad ont exporté leurs combats en Europe : attentats de Londres, Madrid et Glasgow, affaire des caricatures au Danemark, assassinat de Théo Van Gogh aux Pays-Bas, fatwas contre Robert Redeker ou Ayaan Hirsi Ali. Dans le Londonistan s’est établie une « cinquième colonne ».


Mais comme le montre admirablement Gilles Kepel dans son dernier livre,
La Terreur et le Martyre, ainsi que dans son ouvrage précédent, Fitna, ces phénomènes ne décrédibilisent pas la véracité du diagnostic porté en 2000 au moment de la sortie de son livre Jihad. Au contraire. À la fin des années 1990, les terres de combats d’Algérie, de Bosnie, d’Egypte et d’Iran voient la défaite des islamistes. Les militaires confisquent le pouvoir à l’issue de la guerre civile algérienne qui avait débuté en 1992, et les mouvements salafistes refluent au Maghreb. Les « moudjahiddin arabes » ont piteusement échoué dans leur tentative d’islamisation de la Bosnie-Herzégovine. Khatami, au pouvoir en Iran, desserre l’étau de la Révolution mollahchique et les réformistes remportent les élections. On pourrait même ajouter que les Talibans sont vaincus en Afghanistan au lendemain du 11 septembre suite à l’intervention de l’OTAN sous mandat de l’ONU. Avant la Seconde Intifada, la séquence inaugurée par la fin de la première guerre du Golfe avait été la décennie de l’espoir pour un règlement du conflit israélo-palestinien. De même, le Liban retrouvait goût à la  paix.


Comment expliquer ce dramatique renversement géopolitique qui a conduit à la situation actuelle ? Par le jeu tectonique de deux phénomènes antagonistes et concomitants, qui se repoussent, mais aussi s’attirent et s’attisent. Ces deux phénomènes donnent son titre au livre de Gilles Kepel : le « Martyre », et la « Terreur ». L’ordre importe peu ici, car, comme de la poule et de l’œuf, il est loisible de noircir des centaines de pages sans s’accorder sur leurs ordres d’apparition chronologique et de cause à effet.


Pour des raisons de clarté, nous verrons tour à tour chacune de ces figures, avant de constater ce que ces discours mobilisateurs ont en commun.


1. Tout d’abord, la figure du « Martyre ».


Gilles Kepel analyse au chapitre II de son livre la naissance de la figure du « martyre », au sein de la mouvance chiite. Inspirée par le mythe fondateur de la défaite « suicidaire » de l’Imam Hussein à Karbala, à cent contre un face aux troupes du calife sunnite de Damas Yazd en 680, cette figure du martyre a été « ressuscitée » dans les années 80, quand de jeunes enfants iraniens étaient envoyés se faire exploser sur les mines déposées par les troupes irakiennes pendant la guerre Iran-Irak. Cette mythologie chiite s’est ensuite exportée. Tout d’abord avec le Hezbollah, au Liban. « Le véritable acte fondateur du Parti de Dieu fut l’opération-martyre spectaculaire qui détruisit le quartier général israélien à Tyr au sud Liban, le 11 novembre 1982, causant la mort de 72 Israéliens et 14 Libanais ». Puis ce fut la double opération d’attentats meurtriers du 24 octobre 1983 contre les camps des armées américaines et françaises, censées protéger les Palestiniens du massacre par les Phalanges chrétiennes libanaises.


L’ « attentat-suicide », l’arme du pauvre par excellence – l’arme de celui qui ne peut avoir l’espoir de mener une guerre classique au sein d’une des deux armées régulières – était née. Avec le reflux de la guerre « classique » de « jihad guérilla » dans les années 90, modèle archétypal mené en Afghanistan suite à l’intervention de l’URSS en 1978, cette nouvelle arme allait faire florès.
C’est là le signe de l’échec du jihad : quand l’armée de guérilla est vaincue, il ne reste plus que l’arme du terroriste, l’attentat suicide. C’est parce que le « Jihad guérilla » a échoué qu’il  cède la place au « Jihad attentat suicide ».


Gilles Kepel explique alors comment cette arme « chiite » (de l’Iran et du Hezbollah) s’est « acclimatée en milieu sunnite ». Les « docteurs de la foi », les « oulémas », condamnent en principe le suicide : le martyre doit être « tué par l’ennemi ». Le tournant a lieu avec la première opération-martyre palestinienne du Hamas le 16 avril 1993. La stratégie de guérilla classique, initiée par le Hamas à ses débuts en décembre 1987, lors de la première Intifada, s’était alors essoufflée. L’armée israélienne contenait le mouvement et une solution diplomatique était enclenchée depuis la conférence de Madrid de 1991. À ce titre, 1996 a été une « année charnière » : l’arrivée sur les ondes d’Al Jazeera, la chaîne de TV qatari, a constitué une révolution. En donnant une caisse de résonance quotidienne aux événements rythmant le conflit israélo-palestinien, Al Jazeera a aussi, et surtout, permis de mettre en scène le récit de la lutte du Bien (avec les attentats suicides des « martyres palestiniens ») contre le Mal (l’occupant sioniste). C’est également cette année que les oulémas, à l’instar du cheikh Qardhawi, légitiment pour la première fois les attentats suicide de facture sunnite. Comme l’écrit Gilles Kepel, « 
Face à Israël et ses soutiens pro-occidentaux, la Palestine figurait désormais le martyre de la communauté musulmane universelle (l’Oumma) ».


C’est ainsi que l’attentat suicide a opéré son transfert du chiisme au sunnisme, devenant désormais l’arme ultime contre l’Occident avec, en 1997, la naissance formelle d’Al Qaida. D’abord en 1998, avec les attentats contre les ambassades américaines au Kenya (Nairobi) et en Tanzanie (Dar es Salam), puis bien sûr avec les attentats du 11 septembre, forme achevée et paroxystique de l’attentat suicide. Oussama Ben Laden et les djihadistes salafistes ont ainsi récupéré le récit du martyre pour devenir les champions de la défense de l’islam (le Bien) contre le Mal (qui n’est plus simplement Israël, mais l’Occident, qui occupe les terres sacrées de l’islam). Les Etats-Unis, dont les troupes stationnent en Arabie Saoudite (terre sacrée de La Mecque et Médine) depuis la première guerre du Golfe, incarnent ce nouveau Grand Satan. Puis la définition est élargie à toutes les puissances qui ont envahi l’Afghanistan et l’Irak. Ainsi légitimeront-ils par la suite le fait de frapper Londres puis Madrid. Comme le dit l’Egyptien Zawahiri, tête pensante d’Al Qaida (cité in Gilles Kepel,
Fitna, p. 146) : « Le slogan que l’Oumma a bien compris et auquel elle a réagi au cours des cinquante dernières années est l’appel au Jihad contre Israël. De plus, cette dernière décennie, l’Oumma s’est galvanisée contre la présence américaine (…). Le mouvement jihadiste a conquis une position centrale à la tête de l’Oumma quand il a pris pour slogan la libération nationale contre les ennemis étrangers et dépeint celui-ci sous les traits d’un combat de l’islam contre l’impiété et les infidèles. »


Cette nouvelle guerre « contre l’ennemi lointain » doit permettre de refonder un soutien populaire aux mouvements locaux de lutte « contre l’ennemi proche » (le président égyptien Moubarak, le pouvoir militaire algérien, ou encore les laïcs turcs) qui ont échoué dans les années 90. Si le soutien populaire a été très limité – puisque le monde musulman a condamné les attentats du 11 septembre (à commencer par les oulémas qui n’ont jamais reconnu les attentats suicide d’Al Qaida comme une forme justifiée de l’attentat suicide), l’anti-américanisme et l’anti-occidentalisme ont, eux, connu une forte poussée dans les années 2000. La cause majeure du
ralliement des populations à cette propagande est à chercher dans la politique étrangère menée par l’administration Bush depuis les années 2000 et l’attentat du 11 septembre. Cette politique est directement inspirée par la Weltanschauung (la « vision du monde ») des néoconservateurs américains. Cette vision du monde s’incarne dans le combat contre la « Terreur », notre deuxième figure.


2. La figure de la « Terreur ».


En marquant l’Amérique au plus profond de sa chair, le 11 Septembre a permis de remobiliser l’opinion publique américaine autour d’interventions militaires massives à l’extérieur du pays. Les agences de communication néoconservatrices forgent alors des concepts permettant l’identification de l’opinion à cette nouvelle donne : Croisade pour la Liberté, Guerre Juste. Cette « guerre juste » doit donc, dans un premier temps, faire œuvre de « légitime défense » en traquant Al Qaida et les responsables des attentats dans leur base afghane. Cette intervention sera acceptée par la communauté internationale et l’ONU.


Mais très vite, cette traque d’Al Qaida devient le fondement d’une guerre plus générale contre le « terrorisme ». L’événement va ainsi asseoir la promotion d’un discours de propagande guerrière, d’un récit idéologique s’articulant autour de la Guerre contre la Terreur, développé par les think-tanks néoconservateurs et repris par les faucons républicains. Les attentats constituent ainsi la « divine surprise » fournissant enfin les conditions favorables d’application d’un agenda belliciste de « guerre permanente » pour le maintien de l’hégémonie américaine, préparé dans les années 90. Dès 2002, l’administration Bush se range derrière cette ligne appuyée par Richard Perle, Paul Wolfowitz, Dick Cheney et Donald Rumsfeld. En reprenant l’agenda néoconservateur de redistribution des cartes au Proche et Moyen-Orient, cette « Global War on Terror » va dès lors présider à d’autres objectifs que l’intention initiale de débusquer et de démanteler les réseaux Al Qaida.


Les Etats-Unis vont ainsi mener une politique désastreuse, qui va reconstituer un terreau favorable à la résurgence des mouvements islamistes.


A. Premier volet de cette politique, en Palestine et au Liban. Les Etats-Unis vont soutenir inconditionnellement les options intransigeantes des gouvernements israéliens successifs de Sharon et d’Ehud Olmert. En prenant ses fonctions en janvier 2001, Bush refuse de négocier avec Arafat et de relancer le processus des négociations de paix, prenant le contre-pied de la politique initiée par… son père ! L’arbitre américain devient partie prenante du conflit, aux côtés d’Israël, co-religionnaire de la lutte contre le « terrorisme ». Les Etats-Unis reviennent ainsi à leur politique de 1967, lorsqu’à la fin de la guerre des 6 jours, ils se rangent du côté d’Israël face à l’Egypte et la Syrie, alliées à l’URSS. Le gel de toute perspective de paix (dans lequel les Palestiniens portent également une lourde part de responsabilité, par leur maximalisme) engage les deux parties israélienne et palestinienne dans un engrenage implacable de violences : la gestion à court terme de ces violences se substitue alors à toute vision exigeante de long terme. L’islamisme devient vite le seul recours aux yeux de nombreux Palestiniens, confrontés à l’atonie et à la corruption du Fatah et à l’accélération de la colonisation en Cisjordanie. La marginalisation diplomatique de Yasser Arafat et du Fatah sont les causes premières de cette catastrophe. Dans ces conditions, l’évacuation unilatérale des colonies de Gaza ne pouvait se solder que par une victoire du Hamas. Or l’antagonisme croissant entre Gaza et la Cisjordanie éloigne un peu plus encore les perspectives d’un Etat palestinien unitaire. C’est une illustration parfaite de la prophétie auto-réalisatrice : les faucons israéliens plaident de longue date l’impossibilité de constituer un Etat palestinien viable, à la fois géographiquement et politiquement. Toute leur politique vise donc à donner une consistance à cette prophétie, afin de la rendre vraie a posteriori : morcellement de la Cisjordanie par un chapelet de colonies, affaiblissement du Fatah et montée en puissance parallèle du Hamas qui prend le contrôle de Gaza, scindant en deux entités ennemies le futur Etat palestinien. Conformément à la prophétie, l’impossibilité d’un Etat palestinien viable semble alors indiscutable ! Les deux imaginaires extrémistes – suppression de l’entité sioniste occupante pour les islamistes ; reconquête du Grand Israël par l’extrême droite israélienne – deviennent donc des fictions qui s’auto-alimentent, chacune trouvant dans les proclamations de l’autre la justification ultime de sa politique radicale. Dans le même temps, la calamiteuse intervention israélienne de l’été 2006 au sud Liban contre le Hezbollah réussit le tour de force de souder la nation autour du parti de Hassan Nasrallah, faisant basculer le rapport de forces dans un pays jusqu’alors pro-occidental. Chrétiens et Chiites se retrouvent autour de celui qui devient le symbole de la résistance héroïque à Israël. La faute majeure des néoconservateurs est là : une méconnaissance totale et coupable de la psychologie de leur ennemi, qui anticipe les conséquences de leurs actions pour les retourner à leur profit.


B. Deuxième volet principal de la politique étrangère américaine, l’invasion de l’Irak, dont Gilles Kepel rappelle qu’elle est la principale cause du renforcement d’Al Qaida et du dramatique échec de la guerre contre la Terreur. Pour complaire aux néoconservateurs, George W. Bush a ouvert un front idéologique en Irak qui a détourné les forces du terrain afghan et permis aux talibans d’effectuer un « come-back » en 2005 en reprenant à leur compte la figure du martyre face à l’occupation des armées étrangères. Surtout, la guerre en Irak a fourni un réservoir inépuisable d’arguments à la propagande islamiste : les néoconservateurs ont beau arguer que l’invasion du pays fait partie intégrante  du programme de guerre contre le terrorisme, personne n’est dupe. Puis, le camp de Guantanamo et la prison d’Abou Ghraïb, où les Etats-Unis s’affranchissent du droit international et des conventions de Genève sur le traitement des prisonniers de guerre et la proscription de la torture, discréditent aux yeux de l’opinion publique internationale le discours moralisateur américain du « Bien contre le Mal ». 


Le discours du président américain sur l’Etat de l’Union en janvier 2002 avait en effet énoncé le début d’une lutte contre « l’Axe du Mal » comprenant l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord. On a alors assisté à un « dérapage » majeur puisque le discours de la guerre contre la Terreur ne ciblait plus seulement des « terroristes », des minorités agissantes ou des réseaux, mais des Etats. Le fait de condamner les Etats soutenant ou accueillant le terrorisme est l’argument qui permet de lier la guerre en Irak à la guerre contre la Terreur. Saddam Hussein est accusé d’avoir des liens avec Al Qaida et de développer des armes de destructions massives. Ces deux argumentaires s’étant révélé sans commune mesure avec la propagande, comme le confirmeront les rapports de l’ISG, les néoconservateurs se rabattent sur leur dernière carte : il fallait importer la démocratie en Irak. À partir de cette première tête de pont, comme dans le jeu des dominos, tous les autres Etats de la région doivent tomber, à commencer par l’Iran. Le résultat fut, on l’a vu, strictement inverse (Ahmadinejad en Iran, Hamas à Gaza, Hezbollah à Beyrouth, « islamistes modérés » en Turquie, poussée des Frères musulmans en Egypte, et, dernière en date, percée significative de l’Alliance islamiste salafiste aux législatives de mai 2008 au… Koweït !). Il faut, à ce sujet, absolument lire cette admirable chronique de Claude Moniquet, président de l’ESISC (European Strategy Intelligence & Security Center), à laquelle nous souscrivons intégralement.


On sait donc comment le rêve a tourné au cauchemar. Difficile d’imaginer échec plus complet d’une politique. Comme l’explique Gilles Kepel, les néoconservateurs ont sous-estimé deux facteurs. Le premier, ce sont les risques engendrés par l’épuration consécutive à la prise de Bagdad et la chute de Saddam Hussein en avril 2003. Démobiliser l’armée et renvoyer l’élite au pouvoir a semé le chaos et déversé l’ancien pouvoir régnant dans une opposition systématique au nouveau pouvoir étranger en place. Deuxièmement, les néoconservateurs ont sous-estimé l’intensité des tensions entre tribus et confessions (principalement sunnites, chiites et kurdes, mais pas seulement) qui se sont exacerbées à la fin de la guerre du Golfe et pendant l’embargo des années 1990. Comme en ex-Yougoslavie à la fin du régime communiste, la chute du parti Baas a libéré des haines sourdes qui se sont déchaînées dans des affrontements meurtriers. Comme en Afghanistan, les figures de martyres et les opérations d’attentats-suicides se sont démultipliées, faisant des dizaines de milliers de morts. Nous rajouterons un troisième facteur : le mal du réel. Le néoconservatisme souffre de la même maladie congénitale que son ancêtre gauchiste : un idéalisme perverti auquel la réalité doit se soumettre.


Au final, nul ne doute que l’administration Bush a hérité de situations géopolitiques déjà difficiles, tant en Afghanistan qu’en Irak, ou en Israël et en Palestine. Cependant, elle porte une responsabilité incontestable, au cours des ces huit dernières années, dans le retour sur le devant de la scène des forces islamistes, en leur offrant sur un plateau les arguments simplistes avec lesquels elles ont pu recruter parmi les populations. Car si l’administration Bush a établi au départ sa popularité en médiatisant à l’envi le discours des martyres islamistes, terreau pour légitimer sa propre politique de lutte contre la terreur, elle a également servi en retour ces deniers : elle a grandement œuvré par sa politique du pire à l’expansion islamiste dans les pays musulmans et en Europe. Entendons-nous bien : nous ne disons pas que les néoconservateurs sont responsables de la création de l’islamisme. En revanche, ils ont pleinement contribué à créer les conditions de sa nouvelle expansion


3. Deux « jumeaux hétérozygotes ».


Ainsi, ces « deux Grands Récits de la Terreur et du Martyre », comme deux ogres ennemis qui partagent la même vision manichéenne du monde, se répondent mutuellement, chacun alimentant et légitimant l’autre. L’existence de l’un fonde l’existence de l’autre, qui se constitue comme une réaction au premier. Pour prendre un exemple historique, ils sont un peu comme les « jumeaux hétérozygotes » totalitaires du XXe siècle, le fascisme et le communisme. Le fascisme se conçoit notamment comme une réaction au danger effroyable du bolchevisme (c’est la thèse de Ernst Nolte). Le communisme fait également, à partir de la stratégie des fronts populaires, une priorité de sa lutte contre le fascisme, perçu comme le « stade suprême du capitalisme ». Tous deux ont également de grands points communs qui les unissent au sein du fait « totalitaire ».


Les deux discours de la « Terreur » et du « Martyre » se ressemblent beaucoup. Ce sont deux grands discours idéologiques millénaristes et eschatologiques. Ils voient ainsi le monde comme un terrain d’affrontement entre le Bien (leur camp) et le Mal (l’autre camp). De cette lutte à mort doit naître un ordre nouveau bienfaisant, une nouvelle Sion pour 1000 ans. On croit tantôt à l’avènement de la démocratie comme « fin de l’histoire », qu’on a espéré après la défaite de « l’Empire du Mal soviétique », tantôt à la restauration de l’Islam des califats et des premiers temps du prophète Mahomet. Les deux camps justifient leur action en accordant une place prépondérante à l’Autre et en survalorisant l’étendue de son pouvoir malfaisant. L’armée irakienne est jugée surpuissante et doit posséder des « armes de destructions massives » capables d’atteindre les côtes américaines, les « terroristes » doivent avoir la force d’un Etat ; pour les islamistes, le danger ne se limite pas à l’ennemi proche, aux concurrents locaux pour le pouvoir, mais à tout l’Occident suspect de mener une nouvelle croisade.


Les deux prophéties de ces forces antagonistes incarnent en fait la thèse défendue par Samuel Huntington : le « choc des civilisations », réduit à un affrontement entre Islam et Occident. Pourtant cette vision du monde bi-chromatique surestime l’ampleur du phénomène : elle nie la diversité fondamentale et les nombreuses failles et lignes de partage qui sillonnent les deux blocs supposés que sont l’Occident et l’Islam. Peu importe : cette lutte cimente l’alliance objective des néoconservateurs et des islamistes, attachés à faire du « choc des civilisations » une prophétie auto-réalisatrice : plus l’on croit à la réalité de cet affrontement irréconciliable entre l’Occident et l’Islam, plus on donne corps par des actions conjointes à la réalité du phénomène. Il nous apparaît donc urgent de faire primer la connaissance réaliste sur le fantasme obsidional.



Complétez ces informations en lisant notre grand dossier :



Ne soyez plus otages de la désinformation néoconservatrice.  
 

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sphax 04/02/2009 10:46

dénonce la condamnation de la tribune de Redeker par l’imam Youssef al-Qaradawi sur la chaîne de télévision d'information Al Jazeera. Elle qualifie un commentaire de Qaradawi sur l'affaire comme une fatwa, elle reviendra sur cette qualification plus tard, sur son blog[5]. A mon avis ça change pas grand chose, que l'on appelle ou pas "fatwa" une menace de mort.A part bien sur pour ceux qui essaient discretement de relativiser la menace islamiste...

Laurent G 28/10/2008 08:14

petit oubli , ceci était  extrait de Wikipédia=


Caroline Fourest, sur le blog de la revue Prochoix, dénonce la condamnation de la tribune de Redeker par l’imam Youssef al-Qaradawi sur la chaîne de télévision d'information Al Jazeera. Elle qualifie un commentaire de Qaradawi sur l'affaire comme une fatwa, elle reviendra sur cette qualification plus tard, sur son blog[5]. 
Fourest voit un rapprochement avec l'affaire Salman Rushdie : « Nous sommes passés d’une affaire Rushdie tous les dix ans à une affaire Rushdie tous les ans, voire maintenant quasiment tous les mois. »

Anomalie 27/10/2008 17:33


Désolé, Laurent G., j'ai effacé votre message et le reposte ici tel qu'il était paru, la couleur bleue en moins ! C'était absolument illisible, à choper une migraine ophtalmique ! 





J'ai lu l'article du site de Caroline F.  / ProChoix que vous  avez indiqué.  Dans cet article, j' y trouve toujours des formulations approximatives.



Que C Fourest ait été à l'origine de l'utilisation du terme de Fatwa, ou au contraire à l'origine de la récusation du mot fatwa concernant "l'affaire redeker"  - ce qui ne correpond pas à mes infos, reste que le mot s'était répandu, reste que vous vous étiez fait un peu piéger, 

Caroline Fourest, sur le blog de la revue Prochoix, dénonce la condamnation de la tribune de Redeker par l’imam Youssef al-Qaradawi sur la chaîne de télévision d'information Al Jazeera. Elle qualifie un commentaire de Qaradawi sur l'affaire comme une fatwa, elle reviendra sur cette qualification plus tard, sur son blog[5]. 
Fourest voit un rapprochement avec l'affaire Salman Rushdie : « Nous sommes passés d’une affaire Rushdie tous les dix ans à une affaire Rushdie tous les ans, voire maintenant quasiment tous les mois. »




Par ailleurs, je  trouve  que le contenu  de la tribune de Redeker dans le Figaro  rejoint  la vision "néo-con" US...

Anomalie 27/10/2008 12:22

Point 1 : le titre "Trotski père spirituel du néoconservatisme" est bien évidemment choc ! En revanche, le contenu ne l'est pas, et je n'ai rien à y retirer. La fuite en avant du néoconservatisme me conforte un peu plus chaque jour dans la justesse de cette analyse. Point 2 : Sauf erreur de ma part, c'était Caroline Fourest qui avait parlé la 1ère d"une "fatwa" contre Redeker. Non justement : Caroline Fourest a été la première à mettre en garde contre une utilisation abusive du mot dans le cas Redeker.www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2006/10/17/949-affaire-redeker-restons-precis-caroline-fourest

Laurent G 27/10/2008 11:52

Merci pour cette petite précision.mais j'ajoute =1)  Dans mon mail, je ne parlais pas de "raccourcis gênants" à propos de cet article en particulier ( article que je n'ai lu pour le moment qu'en diagonale). Ces "raccourcis", j''ai le sentiment d'en avoir vu dans d'autres dossiers ou articles.Ex = dans l'article "Trotzky Père spirtuel  du néo-conservatisme." Ce n'est pas le lieu ici de commenter. Mais j'ai bcp de réserves sur ce titre "choc", sur des formulations dans l'article que je trouve approximatives.2) Sauf erreur de ma part, c'était Caroline Fourest qui avait parlé la 1ère d"une "fatwa" contre Redeker. (Malgré toutes ses qualités, elle n'est pas infaillible non plus...).On pourrait penser qu'il s'agit d'une erreur  anodine.Mais quand on sait comment des mots peuvent conforter rapidement  un  tas de fantasmes et préjugés, je trouve qu'on n'est jamais assez rigoureux.Pour plus de détails sur  Fatwa ou pas contre Redeker ?, on peut consulter "redeker"   sur Wikipédia....3) A propos de Fatwa, voic ce que dit Wikipédia ( c'est un extrait) =
Une fatwa ou fetfa[1],[2] ou fetva[3] (arabe : فتوى [fatwā], avis juridique, au pluriel : fatāwa) est, dans l'Islam, un avis juridique donné par un spécialiste de loi religieuse sur une question particulière. En règle générale, une fatwa est émise à la demande d'un individu ou d'un juge pour régler un problème où la jurisprudence islamique n'est pas claire. Un spécialiste pouvant donner des fatāwa est appelé un mufti.
Contrairement à l'opinion répandue, une fatwa n'est pas forcément une condamnation : il s'agit d'un avis religieux pouvant porter sur des domaines variés : les règles fiscales, les pratiques rituelles ou encore l'alimentation[4].