L’HUMANITÉ A PERDU L’UNE DE SES PLUS BELLES ÂMES

Publié le par Anomalie

Sœur Emmanuelle s’est éteinte ce matin. Elle avait 99 ans. À l’heure où l’on prend sa retraite, elle était partie vivre avec les chiffonniers du Caire, ces pauvres parmi les pauvres, qui se nourrissent de ce que la société rejette. Alors que les islamistes tentent d’exploiter cette misère en la transformant en haine, elle ne cherchait qu’à la soulager, qu’à la transcender, pour en faire de l’amour. Elle était tout autant terrifiée par ces fanatiques qui osent s’appeler « chrétiens », ces chrétiens de haine et de combat aussi éloignés du message de Jésus-Christ que les pédophiles le sont de l’amour des enfants. « Si l’on prenait simplement la mesure de tous les problèmes du monde qui résultent du manque d’amour, une grande part de ces problèmes seraient déjà résolus », avait-elle coutume de dire. Éternelle rebelle, éternelle révoltée, elle n’avait de cesse de fulminer contre une Eglise qu’elle rêvait plus humble, à l’image de ce que prêchait le Christ. L’esprit de prosélytisme lui était étranger : évangélisation ou conversion sont inutiles et vaines : seul compte l’amour, celui qui abolit ces frontières culturelles et religieuses que certains veulent infranchissables – parce que cela sert leurs intérêts. Sans jamais juger les enfants de dieu, elle leur faisait simplement don de sa personne, afin de leur transmettre une petite parcelle de cet amour qui sauve. Ses dernières paroles étaient des paroles de tristesse mais aussi d’espoir – toujours. « Mon regard sur le monde est un regard de tristesse, aujourd’hui. Tellement de violence. Tellement de pauvreté. Tellement de haine. J’ai conscience que mon amour n’est qu’une goutte d’eau dans cet océan. Mais jusqu’à mon dernier souffle, je verserai cette goutte d’eau ». Ce matin, ce sont nos yeux qui versent une petite goutte. Mais elle n’aurait pas apprécié ! Parce que ce matin, elle s’en est allée rejoindre celui qu’elle appelait « son amoureux ».


« Le soir de mon arrivée dans le bidonville au Caire, j'ai posé mes quelques affaires dans une cabane que m'avait donnée un chiffonnier [...] et je me suis interrogée : que faire ? A entendre ceux qui m'avaient parlé de ce bidonville auparavant, il n'était peuplé que de voleurs, de tueurs, de brigands. [...] Bon, j'étais venue, et je n'allais pas reculer. D'autant que j'avais pris le Christ avec moi et prié. Alors, je suis sortie pour aller jusqu'à la plus proche cabane. Dans ce coin, elles étaient très serrées les unes contre les autres. Un homme était assis par terre - bien sûr, il n'y avait pas de chaises - et c'était le soir, après le travail ; il tentait d'échapper à la chaleur de l'intérieur. Je lui ai tendu la main, en me penchant un peu vers lui, et je lui ai simplement demandé [...] comment il allait. Je m'étais un peu penchée pour qu'il comprenne que mon regard était amical. Il m'a aussitôt tendu la main, lui aussi. On s'est serré les mains et j'ai compris qu'il fallait m'asseoir près de lui. Alors : « Veux-tu un verre de thé ? ». J'ai accepté avec joie. Le thé est arrivé, des voisins aussi. On a fait le cercle, tous assis par terre. Vous imaginez cela ici ? Impossible. Improbable. Dans les bidonvilles où j'ai vécu - je vais employer un mot un peu vulgaire, mais tant pis - on « rigolait ». Pas toujours, bien sûr [...]. Mais la joie régnait, une joie profonde, qui tenait à la solidarité.


[...] Tous les bidonvilles du monde sont des concentrés de misère. Mais au Caire, chez les chiffonniers, c'était pis, puisqu'ils ramenaient de la ville des montagnes d'ordures, fumantes, puantes. Ma cabane donnait sur une cour où mon voisin, Habib, élevait des cochons. Dès la première nuit, les rats m'ont réveillée. Ce qui m'a étonnée, ce fut de me retrouver ainsi, la soixantaine passée, dans un monde que j'avais ignoré, dont je ne parlais pas très bien la langue, plongée dans cette misère matérielle, et d'éprouver malgré tout un sentiment de joie comme je n'en avais jamais connu. J'avais atteint mon but ».

Extraits de J'ai 100 ans et je voudrais vous dire (Plon) – entretien avec Annabelle Cayrol et Jacques Duquesne. 


 

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