COMMENT LES FAUCONS CRÉENT LES DJIHADISTES DE DEMAIN

Publié le par Anomalie

Lorsque les forces de la coalition envahirent l’Afghanistan en octobre 2001, la cause invoquée était juste. Il s’agissait de mettre fin au régime totalitaire médiéval des talibans, et priver ainsi Al Qaida de son sanctuaire. Or, aujourd’hui, la situation y est pire que jamais. Que s’est-il passé ? Nous avons déjà passé en revue les diverses explications de ce naufrage stratégique. L’importation de la démocratie par les bombes est l’une d’entre elles. Les « frappes chirurgicales », censées extraire au laser la tumeur talibane du corps afghan, se sont en fait avérées un véritable travail de boucher : les « dommages collatéraux » (comprenez : bombardements involontaires de civils, plus de 500 morts depuis le début de l’année 2008) ont fini par retourner la population dans le camp de ses anciens tortionnaires. Pire qu’un échec, une faute morale. Le rapport de la Rand Corporation a pourtant anéanti de manière accablante la propagande de la solution exclusivement militaire, à l’œuvre actuellement, pour éradiquer le terrorisme. Rappelons les conclusions du rapport : « il n’y a aucune solution au terrorisme sur le champ de bataille ». « La force brute a souvent l’effet inverse en attisant l’hostilité des populations, fournissant ainsi un réservoir de recrue aux terroristes. On note une augmentation des actions d’Al Qaeda dans un rayon plus large ; la stratégie américaine de « guerre contre le terrorisme » n’a pas réussi à affaiblir la nébuleuse terroriste ».

 

Voilà qui est clair, net, et aurait logiquement dû suffire à renvoyer dans les poubelles de l’Histoire les inconscients et les incompétents qui persistent à croire que cette stratégie du tapis de bombes est la meilleure. Grave erreur ! Plutôt que d’admettre s’être trompés, ils ont préféré la fuite en avant pour ne pas perdre la face (croient-ils !). Sans oublier de rejeter les raisons de l’échec sur ceux qui, précisément, avaient vu juste depuis le début. La même stratégie qui a poussé à l’exacerbation du terrorisme en Afghanistan et au renforcement des talibans, les stratèges américains sont en train de la répéter au Pakistan. Ainsi, un article publié sur le site Rue89 nous décrit comment les mêmes causes produiront nécessairement les mêmes effets. Sans commentaire.




Pakistan : ces civils qui fuient les bombes américaines

Par Jeanne Grimaud | Journaliste |

Article original publié sur Rue89 le 19/09/2008

 

Dans le camp de Mardan, à la frontière afghane, s’entassent des familles tentant d’échapper tant aux talibans qu’aux raids US.



Pour la première fois depuis le 11 septembre et le début de la lutte contre le terrorisme, les populations des zones tribales pakistanaises, à la frontière afghane, sont obligées de fuir les bombardements quotidiens de l’armée pakistanaise et des Etats-unis qui traquent sans relâche les talibans et les « repaires » d’Al Qaeda. Les combats ont entraîné l’exil de 280 000 personnes depuis le début du mois. Une majorité vit aujourd’hui à Mardan, dans l’un des trois principaux camp pour déplacés.

 

Il est dix heures du matin quand un pick-up bringuebalant, où s’entassent une cinquantaine de personnes, dont des mères allaitant parmi des ustensiles de cuisine et des matelas, franchit l’entrée du camp « Seikh Yassin » de Mardan, à quatre-vingt kilomètres des zones tribales de Bajaur en proie à des attaques sans précédent contre les islamistes. Devant nous, un terrain vague en construction d’où émergent des tiges d’acier, une allée centrale en sable qu’aveugle une chaleur blanche et écrasante. Autour, sur un sol terreux et déjà bourré d’immondices, s’alignent des bâches crasseuses, déchirées pour la plupart. Les grappes d’enfants aux tuniques bleues, roses et orange qui en sortent pour vaquer à leurs occupations ou courir après un ballon de fortune, égayent l’endroit.

 

Partout ailleurs, c’est le désarroi. Celui de ces familles tribales qui pour la première fois depuis le 11 septembre 2001 et le début de la guerre contre le terrorisme, sont contraintes à l’exode par l’intensité sans précédent des combats. Car c’est là le foyer des talibans que bombardent les armées pakistanaise et américaine. Les Etats-Unis ont ouvert un nouveau front dans leur guerre contre le terrorisme. Après l’Afghanistan en 2001, puis l’Irak en 2003, c’est au tour du Pakistan. La CIA multiplie les raids (quatorze islamistes ont été tués le 12 septembre) et dispose, selon un de ses porte-parole, « d’une nouvelle technologie de missile sur laquelle aucun détail ne sera fourni » et opère désormais directement en territoire pakistanais, avec des avions de combat et des commandos du Pentagone au sol.

 

Pire encore, Islamabad n’est plus averti. Dans le New York Times du 11 septembre, un haut responsable américain sous couvert d’anonymat reconnaît les faits  :

 

« Le président Bush a secrètement autorisé les forces spéciales américaines à mener des opérations terrestres au Pakistan sans autorisation d’Islamabad. La situation dans les zones tribales n’est plus tolérable. Nous devons être plus combatifs. Des ordres ont été donnés »

 

Vêtus de leurs traditionnels « salwar kameez », des hommes paniqués, dont Said, 25 ans, l’œil noir et le ton enragé, racontent  :

 

« On est partis en catastrophe il y a quatre jours. C’était à l’aube. On a vu des avions de combat américains foncer droit sur nous. Ils ont bombardé une dizaine de maisons où ils suspectent les talibans de se planquer. Mais les talibans sont pas fous ! Ils sont dans des bunkers, en totale sécurité ! Pour un taliban tué, ils tuent cent civils ».



Depuis deux semaines, les combats dans la région de Bajaur font une centaine de morts par jour, dont une majorité de civils. « Les Talibans répondent aux opérations militaires par des attaques suicide et c’est la population qui trinque ! », enrage Assan, bien plus âgé. Il vient du village de Charmand, et ajoute le poing serré :

 

« Ma maison a été complètement détruite. Mes deux fils sont morts sur le coup et on n’a pas pu sauver ma sœur enfouie sous les décombres. Si on ne partait pas illico, on était tous morts. Avant, Bajaur était tranquille, se souvient le vieil homme. Les talibans, nos frères pachtounes, vivaient parmi nous et même dans nos maisons. Mais aujourd’hui, on ne peut plus leur résister car ils sont armés jusqu’aux dents et si on dit quoi que ce soit contre eux, ils nous tuent », mime-t-il en passant sa main en travers de sa gorge.

 

Les talibans ont pris le dessus et l’armée semble totalement dépassée. « C’est normal », lance Said :

 

« Tout le monde sait que les talibans sont infiltrés par des agents des services secrets qui les utilisent. Ils s’habillent comme eux et luttent avec eux contre les Etats-Unis et l’armée pakistanaise ».

 

Cette alliance historique entre les renseignements pakistanais de l’ISI et les islamistes, désignée sous le nom de « Mollah Military Alliance », ne fait aucun doute pour ces villageois. Ni pour les experts d’ailleurs : l’implication de l’ISI est reconnue et même dénoncée depuis sept ans par les Etats-unis. Said aimerait en dire plus mais il observe autour de lui et murmure : « Restons discrets. On ne sait pas quelles sont les oreilles qui traînent ici ». Par SMS, il écrira : « Faites attention. Beaucoup d’agents espionnent. Je pourrais vous raconter en détail ce qu’ils font dans nos villages mais pas ici. Croyez-moi, des milliers de villageois ont mystérieusement disparu depuis trois semaines. On ne sait pas où ils sont. Je tiens à ma peau ».

 

[…]

 

Iqbal, responsable du programme alimentaire des Nations unies, raconte à son tour :

 

« Le gouvernement a mis vingt jours à nous contacter. On pensait tous que l’afflux de déplacés serait provisoire. Personne ne s’attendait à ce que les opérations militaires durent et s’intensifient. Or c’est ce qui se passe et je ne sais pas comment on va nourrir tout le monde ».

 

Ce matin, Iqbal ne peut approvisionner que deux cents familles. Chacune reçoit quarante kilos de farine, neuf de lentilles, cinq litres d’huile et dix-huit paquets de biscuits. De quoi tenir un mois. Pour les autres, un autre ravitaillement est prévu dans deux jours. Mais cinquante familles arrivent quotidiennement… Les plus costauds portent les sacs de farine sur leurs épaules tandis que d’autres ôtent le foulard traditionnel qui coiffe leur tête et l’étendent au sol pour y recueillir les lentilles. La distribution se passe sans panique. C’en est même étonnant. « C’est parce qu’on implique les villageois et qu’ils se sentent utiles », précise Iqbal. Tout le monde court vers sa tente apporter la précieuse nourriture. On voit alors des enfants rire et des visages sourire.



« C’est un soulagement », confie une mère de famille, qui selon la culture pachtoune, ne sort pas de sa tente. À l’intérieur, on suffoque. Une dizaine de femmes, d’enfants et autant de bébés y causent, accroupis sur une natte tressée. Certaines se coiffent, d’autres bercent leurs bébés, lavent du linge dans une bassine… Leur seule distraction ? Parler entre voisines pour oublier le drame. Certaines regardent même des photos de famille. « Ça aide à se retrouver car tout le monde se connaît dans les villages », témoigne Shaheeda, la quarantaine, le visage si marqué et les cheveux collés par la crasse. « Bien sûr qu’on lie connaissance, mais notre maison nous manque ».

 

Si Shaheeda, sa famille, et beaucoup d’autres, ont essayé la semaine dernière de retourner dans leurs villages, aujourd’hui, elles ne le font plus : « Quand les bombardements s’arrêtaient, on retournait dans nos maisons. C’est à deux heures de pick-up. Mais aujourd’hui, c’est la guerre à Bajaur. Les bombardements sont quotidiens, c’est de plus en plus dangereux. Les commandos américains viennent défoncer nos portes et bombardent nos maisons. On n’avait jamais vu ça ! C’est pire que sous l’occupation soviétique en Afghanistan ».

 

Photos : camp de Mardan, Pakistan septembre 2008 (Sam Phelps).

Publié dans Islam et islamisme

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