LA POLITIQUE DE LA PEUR

Publié le par Anomalie

Quand une étude scientifique rejoint une analyse politique, cela donne un article étonnant ! La prestigieuse revue Science vient de publier les conclusions d’une équipe de chercheurs américains du Virginia Institute for Psychiatric and Behavioral Genetics et des universités Rice (Texas) et Nebraska-Lincoln (Illinois). Cette étude confirme ce que nous savions déjà : nos inclinaisons politiques découlent de notre propension à avoir peur ! Les conseillers politiques l’ont compris depuis longtemps, et n’ont pas attendu les travaux de ces scientifiques pour mettre en application la stratégie adéquate afin d’instrumentaliser (voire créer) les peurs et de les traduire en suffrages électoraux. Le Parti Républicain s’est fait le chantre de cette politique de la peur sous l’égide du machiavélique Karl Rove, longtemps éminence grise du Président George W. Bush. Ainsi, en janvier 2002, il n’avait pas hésité à inviter les Républicains à politiser le terrorisme : « Nous pouvons aller vers le pays sur cette question, parce que les gens pensent que le Parti républicain est meilleur pour préserver et renforcer la puissance militaire, et par conséquent protéger l’Amérique ». Instrumentaliser la peur, c’est aussi créer les politiques pour y répondre.

 

L’universitaire Corey Robin, professeur de science politique au Brooklyn College de New York, a publié en 2004 un essai passionnant, Fear: The History of a Political Idea, dans lequel il revient notamment sur l’entretien d’une atmosphère de peur permanente et diffuse après les attentats du 11 septembre, sous-tendue par l’idée que « la paranoïa est patriotique ». En d’autres termes, entretenir un sentiment d’angoisse permet le glissement du corps électoral vers les valeurs-refuges prônées par les partis conservateurs. Pour décrypter les mécanismes de la propagande des marchands de peur, un simple extrait de la page 300 de l’ouvrage de Corey Robin vaut bien mieux que des discours. « Le 2 avril [2004, ndlr], seulement trois jours après que Charles Duelfer, le chef de la mission de recherche des armes de destruction massive en Irak (Iraq Survey Group), eut rapporté au Congrès que son équipe restait bredouille, le département à la Sécurité intérieure publia un communiqué affirmant qu’un risque d’attentat à l’arme chimique pesait sur les réseaux de bus et de train du pays. Cinq jours plus tard, le ministre de la Justice, John Ashcroft, informa l’opinion qu’il avait la confirmation que « 90% des dispositions prises par Al Qaida pour attaquer les Etats-Unis avaient maintenant étaient réalisées ». Le 8 juillet, seulement deux jours après que le candidat John Kerry annonçait que John Edwards serait son colistier pour l’élection à la présidence – et bénéficiait d’une légère hausse dans les sondages d’opinion –, le secrétaire à la Sécurité intérieure, Tom Ridge, mit en garde le pays contre une attaque imminente d’Al Qaida. Enfin, le 1er août, l’Administration volait la vedette à la Convention nationale du Parti démocrate, réunie à Boston, en plaçant la nation sous alerte orange, soit juste en dessous du redouté niveau rouge. Les terroristes, expliquait-on, projetaient de faire sauter des immeubles situés dans les centres financiers des Etats de New York et du New Jersey, ainsi qu’un certain nombre de cibles, qui ne furent pas précisées, à Washington D.C ». Efficace !

 

Mais la politique de la peur demeure d’actualité, et a trouvé un formidable débouché dans la campagne électorale qui bat son plein, en la personne de Barack Hussein Obama. Le « Hussein » est primordial, au cas où certains ne l’auraient pas compris, pour lier, au moins sémantiquement, le candidat démocrate au Mal absolu ! Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les communicants rivalisent d’avanies pour effrayer le bon peuple. Toute juste a-t-on échappé au portrait de Barack Hussein un couteau entre les dents, mais pour combien de temps encore ? Les délires de ces spécialistes en marketing horrifique ont été moqués par le New Yorker, dont la une provocatrice a fait polémique jusque dans le staff de campagne de Barack Obama (voir ci-contre). Certains sites internet conservateurs en ont fait une obsession récurrente, et se gargarisent de l’enfance musulmane du Prophète Obama, en s’improvisant exégètes d’un jour. À mourir de rire. Mais il y a pire. Le ridicule ne tuant pas, certains fanatiques évangélistes ont décidé d’en abuser. Une polémique comme il ne peut en exister qu’aux Etats-Unis est née de la rumeur persistante véhiculée sur la Toile autour du caractère… millénariste de cette élection ! Eh oui, Barack Obama n’est rien moins que l’Antéchrist, descendu sur Terre séduire les nations et leur imposer son sceau. La rumeur a pris une telle ampleur que CNN, le 15 août, a mobilisé journalistes et chercheurs qui se sont mis à disserter le plus sérieusement du monde sur la question dans une émission spéciale intitulée logiquement : « Obama, l’Antéchrist ? ». Un grand moment de télévision ! On ne sait pas encore quel impact auront ces fulgurantes révélations sur le cul-terreux du fin fond du Kansas, mais ce qui est sûr est que l’on a bien ri dans l’Illinois !


 


Il suffit de surfer sur la « blogosphère résistante » pour prendre la mesure des ravages de la politique de la peur sur des personnes un peu paumées ou crédules, qui trouvent là un débouché naturel pour cimenter leur paranoïa. 
 

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Anomalie 25/09/2008 18:03

On ne se lasse pas de lire la presse néoconservatrice. Le journal en ligne américain http://neoconexpress.blogspot.com/ illustre parfaitement ces simplismes de comptoir qui leur servent de doctrine intellectuelle et politique. On se souvient de neuneus qui craignaient également les chars sur la Place de la Concorde en 1981 ! Mieux vaut en rire...