IL N'Y A PLUS RIEN : LE GÉNIE DE LÉO FERRÉ (PREMIÈRE PARTIE)

Publié le par Anomalie

Loin des fanatismes, des intégrismes, des bigots et des dévots, nous voudrions vous faire partager ici l’un des plus grands textes de la poésie française du XXème siècle, une œuvre essentielle de l’anarchie de la pensée. Il n’y a plus rien, de Léo Ferré, est une ode vertigineuse au nihilisme, empreinte de pessimisme et – toujours, de quête insatiable de la liberté. Les pessimistes et les misanthropes ont toujours été les plus grands humanistes, tout simplement parce qu’ils n’attendent rien de l’homme. Étrangers aux beaux serments égocentriques des autoproclamés amoureux du genre humain. Dostoïevski déjà, magicien inégalable de l’âme humaine, savait que « l’amour abstrait de l’humanité [était] presque toujours de l’égoïsme ». Léo Ferré, lui, parce qu’il est convaincu que la souffrance est l’unique cause de la conscience, chante avec Il n’y a plus rien un hymne désespéré au genre humain.



Écoute, écoute... Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le cœur à l'heure, avec

le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui remontent leur peau, qui tirent la couverture.
 

 


Immobile... L’immobilité, ça dérange le siècle. C'est un peu le sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse,

en ces temps.

Les amants de la mer s'en vont en Bretagne ou à Tahiti…

C'est vraiment con, les amants.

 

Il n'y a plus rien

 

Camarade maudit, camarade misère...

Misère, c'était le nom de ma chienne qui n'avait que trois pattes.

L'autre, le destin la lui avait mise de côté pour les olympiades de la bouffe et des culs semestriels qu'elle accrochait

dans les buissons pour y aller de sa progéniture.

Elle est partie, Misère, dans des cahots, quelque part dans la nuit des chiens.

Camarade tranquille, camarade prospère,

Quand tu rentreras chez toi

Pourquoi chez toi ?

Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d'Alésia ou du Faubourg

Si tu trouves quelqu'un qui dort dans ton lit,

Si tu y trouves quelqu'un qui dort

Alors va-t-en, dans le matin clairet

Seul

Te marie pas

Si c'est ta femme qui est là, réveille-la de sa mort imagée

 

Fous-lui une baffe, comme à une qui aurait une syncope ou une crise de nerfs…

Tu pourras lui dire : « Dis, t’as pas honte de t'assumer comme ça dans ta liquide sénescence ?

Alors qu'il y a quatre-vingt-dix mille espèces de fleurs ?

Espèce de conne ! »

Et barre-toi !

Divorce-la

Te marie pas !

Tu peux tout faire :

T'empaqueter dans le désordre, pour l'honneur, pour la conservation du titre…

 

Le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir !

 

Il n'y a plus rien

 

Je suis un nègre blanc qui mange du cirage

Parce qu'il se fait chier à être blanc, ce nègre,

Il en a marre qu'on lui dise : « Sale blanc ! »

 


 


À Marseille, la sardine qui bouche le Port

Était bourrée d'héroïne

Et les hommes-grenouilles n'en sont pas revenus...

Libérez les sardines

Et y'aura plus de mareyeurs !

 

Si tu savais ce que je sais

On te montrerait du doigt dans la rue

Alors il vaut mieux que tu ne saches rien

Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme : citoyen !

 

Tu as droit, Citoyen, au minimum décent

À la publicité des enzymes et du charme

Au trafic des dollars et aux trafiquants d'armes

Qui traînent les journaux dans la boue et le sang ;

Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend

Et si tu veux la prendre elle te fera du charme

Avec le vent au cul et des sextants d'alarme

Et la mer reviendra sans toi si tu es méchant

 

Les mots... toujours les mots, bien sûr !

Citoyens ! Aux armes !

Aux pépées, Citoyens ! À l'Amour, Citoyens !

Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos aînés !

Les préfectures sont des monuments en airain… un coup d'aile d'oiseau ne les entame même pas… C'est vous dire !

 

Nous ne sommes même plus des juifs allemands

Nous ne sommes plus rien

 

Il n'y a plus rien

 

Des futals bien coupés sur lesquels lorgnent les gosses, certes !

Des poitrines occupées

Des ventres vacants

Arrange-toi avec ça !

 

Le sourire de ceux qui font chauffer leur gamelle sur les plages reconverties et démoustiquées

C'est-à-dire en enfer, là où Dieu met ses lunettes noires pour ne pas risquer d'être reconnu par ses admirateurs

Dieu est une idole, aussi !

Sous les pavés il n'y a plus la plage

Il y a l'enfer et la Sécurité

Notre vraie vie n'est pas ailleurs, elle est ici

Nous sommes au monde, on nous l'a assez dit

N'en déplaise à la littérature.

 

Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche

À l'encyclopédie, les mots !

Et nous partons avec nos cris !

Et voilà !

 

Il n'y a plus rien… plus, plus rien

 

Je suis un chien ?

Perhaps !

Je suis un rat

Rien

Avec le cœur battant jusqu'à la dernière battue

 

Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens :

« Apprends donc à te coucher tout nu !

« Fous en l'air tes pantoufles !

« Renverse tes chaises !

« Mange debout !

« Assois-toi sur des tonnes d'inconvenances et montre-toi à la fenêtre en gueulant des gueulantes de principe

 

Si jamais tu t'aperçois que ta révolte s'encroûte et devient une habituelle révolte, alors,

Sors

Marche

Crève

Baise

Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l'inconforme

Lâche ces notions, si ce sont des notions

Rien ne vaut la peine de rien

 

Il n'y a plus rien… plus, plus rien

 

Invente des formules de nuit : CLN… C'est la nuit !

Même au soleil, surtout au soleil, c'est la nuit

Tu peux crever… Les gens ne retiendront même pas une de leur inspiration.

Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant le certificat d'études et le catéchisme ombilical.

C'est vraiment dégueulasse…

Ils te tairont, les gens.

Les gens taisent l'autre, toujours.

Regarde, à table, quand ils mangent…

Ils s'engouffrent dans l'innomé

Ils se dépassent eux-mêmes et s'en vont vers l'ordure et le rot ponctuel !

 

La ponctuation de l'absurde, c'est bien ce renversement des réacteurs abdominaux, comme à l'atterrissage : on rote

et on arrête le massacre.

Sur les pistes de l'inconscient, il y a des balises baveuses toujours un peu se souvenant du frichti, de l'organe, du repu.

 

Mes plus beaux souvenirs sont d'une autre planète

Où les bouchers vendaient de l'homme à la criée

 

Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches

Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes

Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes...

Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter

Alors, becquetons !

Côte à l'os pour deux personnes, tu connais ?

 

Heureusement il y a le lit : un parking !

Tu viens, mon amour ?

Et puis, c'est comme à la roulette : on mise, on mise…

Si la roulette n'avait qu'un trou, on nous ferait miser quand même

D'ailleurs, c'est ce qu'on fait !

Je comprends les joueurs : ils ont trente-cinq chances de ne pas se faire mettre…

Et ils mettent, ils mettent…

Le drame, dans le couple, c'est qu'on est deux

Et qu'il n'y a qu'un trou dans la roulette !

 

Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir

 
Te marie pas

Ne vote pas

Sinon t'es coincé

 

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