LES CARNETS DU SOUS-SOL : L'ANARCHIE DE LA PENSÉE PAR DOSTOÏEVSKI (2)

Publié le par Anomalie

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Qui donc pourrait vouloir selon une formule ? Bien plus : l’homme cessera tout de suite d’être un homme et deviendra une goupille d’orgue, ou quelque chose comme ça ; parce que qu’est-ce que c’est donc qu’un homme sans désirs, sans volontés, sans souhaits, sinon une goupille dans un jeu d’orgue ? Qu’en pensez-vous ? Ah, bien, vous m’objectez que nos désirs sont presque toujours erronés à cause d’une conception erronée de nos intérêts. C’est pour cela qu’il nous arrive de vouloir vraiment n’importe quoi… Quand tout sera expliqué, calibré sur une page (ce qui est très possible parce que c’est moche, quand même, et c’est absurde de croire d’avance que l’homme ne découvrira jamais de nouvelles lois de la nature), alors, évidemment, il n’y aura plus de prétendus désirs. Car si la volonté, un beau jour, se met vraiment de mèche avec la raison, c’est donc, alors, que nous raisonnerons et que nous arrêterons de vouloir parce qu’il est impossible, par exemple, en gardant sa raison, de vouloir une chose absurde, d’aller de cette façon, en toute conscience, à l’encontre de la raison et de vouloir du mal… Et comme tous les désirs et les raisonnements peuvent être calculés réellement, parce qu’on finira bien par découvrir un jour les lois de notre prétendu libre arbitre, donc, c’est bien vrai, que - je ne ris pas - il peut en découler quelque chose comme une table, de sorte que, vraiment, nous nous mettrons à faire nos volontés selon cette table. Mais voyez-vous : la raison est, messieurs, une excellente chose - je vous l’accorde volontiers -, mais la raison n’est rien que la raison, elle ne satisfait donc que les besoins rationnels de l’homme, alors que le vouloir est la traduction même de la vie tout entière, oui, je veux dire de toute la vie humaine, la raison y comprise, et les grattages de méninges. Et même si notre vie n’apparaît souvent pas très propre sous cet éclairage, elle est quand même la vie, et pas seulement une extraction de racine carrée.

Moi, par exemple, je veux vivre, de façon absolument naturelle, pour satisfaire toute mon aptitude à vivre et non pour satisfaire seulement toutes mes aptitudes rationnelles, c’est-à-dire juste un vingtième, et encore, de toute mon aptitude à vivre.
Que peut connaître la raison ? La raison ne peut connaître que ce qu’elle a eu le temps d’apprendre. Vous me répétez qu’un homme civilisé, évolué, enfin, l’homme tel qu’il sera dans l’avenir, ne pourra désirer sciemment une chose qui lui serait néfaste, que cela est mathématique. Je suis parfaitement d’accord, c’est bien mathématique. Mais je vous répète pour la centième fois qu’il n’y a qu’un seul cas, oui, un seul cas, où l’homme peut délibérément, en toute conscience, se souhaiter quelque chose de néfaste, de stupide : pour avoir le droit de ne pas être lié à cette obligation de se souhaiter toujours le plus intelligent. Parce que cette stupidité suprême, parce que ce caprice, en vérité, messieurs, peut-être arrive-t-il qu’il soit ce qui peut exister de mieux au monde. Supposons, messieurs, que l’homme ne soit pas stupide. Mais, s’il n’est pas stupide, il reste monstrueusement ingrat ! Ingrat phénoménalement... Je pense même que la meilleure définition de l’homme est la suivante : créature bipède et ingrate. Et ce n’est pas tout encore ; cela n’est pas son défaut principal ; son défaut principal est sa mauvaise conduite perpétuelle, constante depuis l’époque du déluge. La mauvaise conduite, donc, l’absence de raison, puisqu’il est établi depuis longtemps que le manque de raison provient de la mauvaise conduite.


Essayez de jeter un oeil sur l’histoire de l’homme ; que voyez-vous ? Du grandiose ? Je veux bien, du grandiose ; rien que le colosse de Rhodes, par exemple, il se pose là ! De la monotonie ? Mais oui, sans doute, de la monotonie ; ils se battent et se battent encore, ils se battent encore aujourd’hui, ils se battaient avant, ils se battront plus tard - accordez-moi que c’est même un peu trop monotone. Bref, on peut dire ce qu’on veut de l’histoire du monde, tout ce qui peut venir à l’idée de la cervelle la plus dérangée. La seule chose qu’on ne puisse pas dire, c’est qu’elle est raisonnable. Vous vous contrediriez au premier mot. Et regardez un peu l’ennui qui vous arrive : car enfin, on voit paraître constamment devant nos yeux des hommes tout ce qu’il y a d’honnête et de raisonnable, des sages, des amis du genre humain, qui, justement, assignent pour but à toute leur existence de mener une vie aussi honnête et aussi raisonnable que possible, d’illuminer, pour ainsi dire, leur prochain avec eux-mêmes, pour lui prouver, au fond, qu’il est possible dans les faits de vivre sa vie d’une façon honnête et raisonnable. Eh bien ? Comment finissent-ils ? Maintenant, je vous demande : que pouvez-vous attendre de l’homme, s’il est une créature douée de qualités aussi bizarres ? Mais couvez-le de tous les biens du monde, noyez-le dans le bonheur la tête la première, pour qu’il ne reste que des petites bulles à glouglouter à la surface de ce bonheur, comme sur une mare ; donnez-lui une suffisance économique telle qu’il ne lui reste absolument plus rien à faire, sinon dormir, manger de la brioche et s’agiter, l’histoire du monde ne s’arrête pas - lui, l’homme, je veux dire, une seconde plus tard, par pure ingratitude, par pur désir de nuire, il vous fera une entourloupe. Il ira jusqu’à remettre sa brioche en jeu et se souhaitera, exprès, les bêtises les plus catastrophiques, la plus antiéconomique des absurdités, dans le seul but de mélanger à toute cette raison si positive son élément fantastique fatal.

Oui, ce sont bien ses rêves fantastiques, c’est sa bêtise la plus crasse que l’homme voudra se conserver dans le seul but de se confirmer à lui-même (comme si cela était vraiment tellement indispensable) que les hommes sont encore des hommes, et pas des touches de piano, sur lesquelles jouent peut-être les propres mains des lois de la nature mais qui menacent, ces mains, de jouer au point qu’il sera interdit de vouloir hors des limites de l’almanach. Et, bien plus encore : même au cas où il serait vraiment une touche de piano, même si c’est là une chose qu’on lui démontre par les sciences naturelles et la mathématique, même là, il ne se rendra pas à cette raison, il fera sciemment quelque chose contre, par pure ingratitude ; en fait, rien que pour s’obstiner.
Et, s’il n’a plus de moyens, il inventera la destruction et le chaos, il inventera toutes sortes de souffrance, et il la soutiendra, sa position ! Il lancera au monde sa malédiction, et, comme il n’y a que l’homme qui puisse maudire (ça, c’est son privilège, ce qui le distingue le plus fondamentalement des autres animaux), je gage qu’il atteindra son but avec sa seule malédiction, qu’il arrivera donc à se convaincre vraiment qu’il est un homme et pas une touche de piano ! Si vous me dites que même cela, on peut le calculer sur des tablettes, même le chaos, la nuit et la malédiction, que c’est la seule possibilité du calcul préalable qui arrêtera tout et que la raison reprendra le dessus, alors, l’homme fera exprès de devenir fou, pour perdre cette raison et s’obstiner dans son idée ! Je suis sûr de cela, c’est une chose que je garantis parce qu’il me semble bien que toute l’activité humaine, vraiment, ne consiste qu’en cela que l’homme se prouve à chaque instant qu’il est un homme et pas une goupille d’orgue ! Par ses plaies et ses bosses, mais qu’il le prouve; même en retournant dans les cavernes, mais qu’il le prouve. Vous me criez (si seulement vous me faites encore l’honneur de me crier dessus) que personne ne me l’enlève, ma volonté ; que tout ce qu’on essaie de faire ici, c’est d’arranger le monde de telle façon que la volonté, d’elle-même, par sa volonté propre, concorde avec mes intérêts normaux, avec les lois de la nature et de l’arithmétique.

- Voyons, messieurs, de quelle volonté propre pouvez-vous parler si nous en arrivons jusqu’aux tablettes et à l’arithmétique, s’il n’y a plus que deux fois deux font quatre qui fonctionne ? Deux fois deux feront toujours quatre, que je le veuille ou non. C’est comme ça qu’elle existe, ma volonté ?

 

Messieurs, il y a des questions qui me torturent ; résolvez-les donc pour moi. Vous, par exemple, vous voulez désapprendre aux hommes leurs vieilles habitudes et corriger leur volonté pour qu’elle corresponde aux exigences de la science et du bon sens. Mais comment savez-vous qu’il est non seulement possible mais nécessaire de transformer les hommes de cette façon ? De quoi concluez-vous que la volonté humaine a une nécessité si impérieuse d’amendement ? Bref, comment savez-vous qu’un tel amendement aura pour les hommes un intérêt réel ? Et, tant qu’à dire ce qu’on pense, pourquoi êtes-vous certainement assurés que le fait de ne pas se dresser contre les intérêts normaux et véritables garantis par les conclusions de la science et de l’arithmétique soit pour les hommes réellement toujours profitable et forme une loi pour toute l’humanité ? Car, pour l’instant, cela n’est que votre supposition. C’est une loi de la logique, je veux bien le supposer, mais pas du tout, peut-être, une loi de l’humanité. Vous pensez peut-être, messieurs, que je suis fou ? Laissez-moi m’expliquer. Certes : l’homme est un animal essentiellement bâtisseur, condamné à tendre vers son but en toute conscience par la voie de l’ingénierie, c’est-à-dire à se frayer un chemin, à tout jamais et sans interruption, vers où que ce soit. Mais c’est pour cette raison, peut-être, qu’il a envie parfois de faire un détour, parce qu’il est condamné à se frayer ce chemin. Les hommes aiment bâtir et se tracer des chemins, d’accord. Mais pourquoi aiment-ils aussi passionnément la destruction et le chaos ? Ca, dites-le-moi un peu. J’ai envie de déclarer deux mots moi-même à ce sujet. N’est-ce pas, peut-être que s’ils aiment tant la destruction et le chaos (et il est indéniable qu’il leur arrive d’aimer ça très fort, la chose est là), c’est qu’ils craignent eux-mêmes instinctivement d’atteindre leur but et d’achever le bâtiment qu’ils sont en train de construire ? Qu’en savez-vous, peut-être, leur bâtiment, ils l’aiment seulement de loin, mais pas du tout de près ; peut-être ce qu’ils aiment, c’est seulement le bâtir, mais pas vivre dedans, mais le laisser après aux animaux domestiques, du genre des fourmis, des moutons, etc. Les fourmis, elles, elles semblent d’un avis contraire. Elles possèdent un bâtiment stupéfiant du même genre, indestructible à tout jamais - la fourmilière.

 

Mesdames les fourmis ont commencé avec la fourmilière, elles finiront dans doute avec la fourmilière, ce qui fait honneur à leur constance et à leur caractère positif. Mais les hommes sont des créatures frivoles et pas jolies-jolies, et, comme le joueur d’échecs, peut-être, ils n’aiment que le processus qui mène au but, et non le but en tant que tel. Et, qui sait (on n’en jurerait pas), peut-être tout notre but en ce monde, ce but vers quoi l’humanité tend tellement, ne tient-il justement que dans le caractère continuel du processus de sa conquête, en d’autres mots - que dans la vie elle-même et non à proprement parler dans le but, lequel, cela est évident, ne doit être rien d’autre qu’un deux et deux font quatre, c’est-à-dire une formule. Car deux et deux font quatre, ce n’est déjà plus la vie, messieurs, mais le début de la mort. Du moins les hommes ont-ils toujours eu peur, d’une façon ou d’une autre, de ce deux et deux, comme j’en ai peur moi-même à l’instant où j’écris. Supposons que les hommes ne fassent que rechercher ces deux et deux, qu’ils traversent les océans, qu’ils sacrifient leur vie dans cette recherche, mais - les trouver, les trouver pour de vrai, je vous le jure, ils en ont un peu peur. Ils sentent bien que dès qu’ils les auront trouvés, ils n’auront plus rien à chercher. Les ouvriers, à la fin de leur travail, reçoivent au moins de l’argent, ils peuvent faire un tour au bistro, se retrouver au poste - et voilà une semaine bien remplie. Mais les hommes, où peuvent-ils aller ? Au moins, chaque fois, remarque-t-on chez eux comme un malaise quand ils atteignent ce genre de buts. Ils aiment l’action d’atteindre, mais, le fait même - ils ne l’aiment pas du tout, ce qui, bien sûr, est terriblement drôle. Bref, les hommes sont conçus d’une façon comique : il y a sans doute là comme une espèce de calembour. Mais deux et deux font quatre reste quand même résolument insupportable. Deux et deux se pavane comme un coq, se dresse au milieu de votre route, les mains sur les hanches, et reste là à vous cracher dessus. Je vous accorde que deux et deux est une chose excellente ; mais tant qu’à tout louer, c’est deux et deux font cinq qui peut être un engin combien plus adorable.

 

D’où vient que vous êtes si fermement, si triomphalement persuadés que seuls le positif et le normal - bref, en un mot, le bien-être - sont dans les intérêts des hommes ? Votre raison ne se trompe-t-elle pas dans ses conclusions ? Et si les hommes n’aimaient pas seulement le bien-être ? Et s’ils aimaient la souffrance exactement autant ? Si la souffrance les intéressait tout autant que le bien-être ? Les hommes l’aiment quelquefois, la souffrance, d’une façon terrible, passionnée, ça aussi, c’est un fait. Ce n’est même plus la peine de se rapporter à l’histoire du monde ; posez-vous la question vous-même si seulement vous êtes un homme et si vous avez un tant soit peu vécu. Quant à mon opinion personnelle, aimer seulement le bien-être, ça me paraît presque indécent. Que ce soit bien ou mal, mais casser quelque chose, c’est parfois très plaisant. Car ce n’est pas la souffrance, au fond, que je défends ici, et pas non plus le bien-être. Ce que je défends, c’est… mon caprice, le fait qu’il me soit garanti quand j’en ressentirai le besoin. Je reste persuadé que l’homme ne refusera jamais la souffrance véritable, c’est-à-dire la destruction et le chaos. Car la souffrance est l’unique cause de la conscience. Même si j’ai commencé par affirmer que la conscience était pour les hommes leur plus grand malheur, je sais qu’ils l’aiment et ne l’échangeraient contre aucune satisfaction. La conscience est infiniment supérieure à deux et deux. Parce que, après deux et deux, cela s’entend, il ne reste non seulement plus rien à faire, mais plus rien à connaître. Tout ce qu’il est possible de faire alors, c’est de se boucher les cinq sens et de se plonger dans la contemplation. Bien sûr, la conscience vous amène au même résultat, c’est-à-dire que, là non plus, il n’y a plus rien à faire, mais on peut toujours se flageller de temps à autre, et ça vous ravigote un peu quand même. C’est vieux jeu, d’accord, mais c’est mieux que rien.


Vous avez foi en un palais de cristal à jamais indestructible, c’est-à-dire quelque chose à quoi on ne pourra pas tirer la langue en douce ni dire mentalement « merde ». Et moi, peut-être, c’est pour cela que j’en ai peur, de cette construction, parce qu’elle est en cristal et à jamais indestructible, et qu’on ne peut même pas, en douce, lui tirer la langue.


Parce que, vous comprenez: si vous installiez un poulailler à la place du palais, au cas où il se mettrait à pleuvoir, je me glisserais même dans le poulailler pour ne pas être trempé, mais ma reconnaissance pour m’avoir protégé des gouttes ne me le fera pas prendre pour un palais. Vous riez, vous dites qu’un poulailler vaut bien le château de Versailles, en cas de pluie. Je vous réponds : Oui, si le seul but de la vie est de rester au sec.


Que faire si je me suis mis en tête qu’on ne vit pas que pour cela, et que, tant qu’à faire de vivre, autant vivre à Versailles ? C’est cela, mon désir, c’est mon envie. Vous ne me l’effacerez de la cervelle qu’au moment où vous saurez me changer mes désirs. Eh bien, changez-les-moi, tentez-moi avec autre chose, donnez-moi un autre idéal. En attendant, je ne prendrai pas un poulailler pour un palais. Supposons même que le palais de cristal ne soit que du vent, que les lois de la nature l’interdisent et que je ne l’aie inventé que par suite de ma propre bêtise, à cause de certaines coutumes ancestrales irrationnelles de notre génération. Qu’est-ce que j’en ai faire, que la nature l’interdise ? N’est-ce pas la même chose s’il existe dans mes désirs, ou, pour mieux dire, s’il existe tant que mes désirs existent ? Je gage que vous riez encore. Riez, je vous en prie ; j’accepte toutes les moqueries, mais je ne dirai pas que je suis rassasié si j’ai le ventre creux ; je sais quand même que je ne saurai pas me satisfaire d’un compromis, d’un zéro périodique constant, pour la seule raison qu’il existe selon les lois de la nature. Anéantissez-moi mes désirs, effacez-moi mes idéaux, montrez-moi quelque chose de mieux et je vous suivrai. Je suppose que vous me répondez que je fais beaucoup d’histoires pour rien - auquel cas je vous réponds la même chose. Nous parlons sérieusement ; si vous ne voulez pas me faire l’honneur de m’écouter, je ne vous retiens pas. J’ai mon sous-sol. Mais, tant que je suis vivant et que je désire - que ma main se dessèche si j’apporte une seule brique à un bâtiment de ce genre !


À la fin des fins, messieurs : mieux vaut ne rien faire du tout ! Mieux vaut être inerte en toute conscience ! Et donc, vive le sous-sol !

 

© ACTES SUD, 1992 pour la traduction française



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