LES CARNETS DU SOUS-SOL : L'ANARCHIE DE LA PENSÉE PAR DOSTOÏEVSKI

Publié le par Anomalie

Les Carnets du Sous-Sol de Dostoïevski ne sont ni plus ni moins que l'une des plus grandes oeuvres littéraires de l'Histoire de l'Humanité. Manifeste féroce et imprécatoire contre la folie des hommes, les Carnets constituent parallèlement une oeuvre fondatrice de l'anarchie de la pensée, qui a inspiré des auteurs aussi divers et géniaux que Knut Hamsun (Mystères), Albert Camus (L'Étranger), Louis-Ferdinand Céline (Voyage au Bout de la Nuit), et plus proche de nous, Charles Bukowski (Pulp). L'absolue modernité du message est une réponse universelle aux cuistreries néolibérales, aux pantins désarticulés du bougisme, à la médiocrité des prophètes de l'engagement, aux tartufferies religieuses ou progressistes de l'Homme Bon, un appel à la nécessaire et permanente révolte intérieure contre la soumission aux illusions du présent et aux grands messes dans lesquelles les moutons sociaux s'empressent de communier. Dostoïevski s'attaque avec une virulence rare à la morale, à la logique, aux palais de cristal de tous ceux qui travaillent au bonheur d'autrui, au mythe de la Civilisation qui apaise le tropisme vers le Mal. Les Carnets du Sous-Sol sont une complainte de l'Homme voué au mal mais qui aime le mal, un cheminement qui démontre crescendo avec une puissance sans équivalent dans la littérature la positivité du mal. Cette malédiction de l'homme pensant est une véritable exhortation à garder sa pensée libre. Les Carnets sont les pleurs de Dostoïevski sur la vaine et tragique beauté de l'Homme. Extraits choisis de ce monument de la culture mondiale, écrit en 1864, dont l'écho subversif n'a jamais été égalé depuis // Traduction André Markowicz.

 


 

Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je crois que j’ai quelque chose au foie. De toute façon, ma maladie, je n’y comprends rien, j’ignore au juste ce qui me fait mal. Je ne me soigne pas, je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs. C’est par méchanceté que je ne me soigne pas. Évidemment, je ne saurais vous expliquer à qui je fais une crasse quand j’obéis à ma méchanceté de cette façon-là ; je sais parfaitement que ce ne sont pas les docteurs que j’emmerde en refusant de me soigner ; je suis le mieux placé pour savoir que ça ne peut faire de tort qu’à moi seul et à personne d’autre. Et, malgré tout, si je ne me soigne pas, c’est par méchanceté. J’ai mal au foie. Tant mieux, qu’il me fasse encore mal !

 

Il y a longtemps que je vis comme ça - dans les vingt ans. Maintenant j’en ai quarante.


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Non seulement je n’ai pas su devenir méchant, mais je n’ai rien su devenir du tout : ni méchant ni gentil, ni salaud, ni honnête - ni un héros ni un insecte. Maintenant que j’achève ma vie dans mon trou, je me moque de moi-même et je me console avec cette certitude aussi bilieuse qu’inutile : car quoi, un homme intelligent ne peut rien devenir - il n’y a que les imbéciles qui deviennent. Un homme intelligent du XIXème siècle se doit - se trouve dans l’obligation morale - d’être une créature essentiellement sans caractère ; un homme avec un caractère, un homme d’action, est une créature essentiellement limitée.


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Mais bon : de quoi un honnête homme peut-il parler avec le plus de plaisir ?

Réponse : de lui-même.

Et donc, je parlerai de moi.


Maintenant, messieurs, je veux vous raconter, que cela vous plaise ou non, pourquoi je n’ai même pas pu devenir un insecte. Je vous le dis avec solennité : j’ai voulu devenir un insecte à plusieurs reprises. Et, même là, je n’ai pas eu l’honneur. Je vous assure, messieurs : avoir une conscience trop développée, c’est une maladie, une maladie dans le plein sens du terme. Dites-moi une chose : pourquoi est-ce que plus je prenais conscience du bien, de tout ce « beau » et ce « sublime », plus je m’engluais dans mon marais, et plus j’étais capable de m’y noyer complètement ? Mais d’abord, au début, j’étais incapable de croire que tout le monde était dans le même cas, je cachais donc cela comme un secret. J’avais honte. J’en arrivais à ressentir je ne sais quel petit plaisir secret, pas normal et pas propre, quand je rentrais chez moi, dans mon trou, par une de ces nuits les plus mauvaises que nous avons à Petersbourg et que j’avais une conscience accrue d’avoir fait ce jour-là encore une nouvelle saleté et, ce que j’avais fait étant irréparable, je me rongeais, secrètement, de l’intérieur, je me rongeais à toutes dents, me taraudais et me bouffais moi-même jusqu’à ce que l’amertume devienne une honteuse, une maudite espèce de douceur et puis une jouissance, franche et grave! Une jouissance, oui, une jouissance! J’insiste. J’en parle parce que j’ai toujours voulu en avoir le cœur net : les autres ressentent-ils ce genre de jouissance ? Que je vous explique : cette jouissance-là provient d’une conscience trop claire de votre abaissement ; du fait que vous sentez vous-même que vous en êtes au dernier stade ; et que c’est moche, et qu’il n’y a pas moyen de se sentir mieux ; qu’il ne vous reste aucune issue, que plus jamais vous ne serez un autre ; que, même s’il vous restait du temps et de la foi pour devenir quelque chose d’autre, vous ne voudriez plus vous-même, sans doute, vous transformer ; et que, si vous vouliez, vous ne pourriez rien faire de toute façon, parce qu’il est vrai, peut-être, que vous n’avez plus rien en quoi vous transformer.

 

Par exemple, j’ai un amour-propre effrayant. Je suis susceptible et rancunier comme un bossu ou comme un nain, et cependant, j’ai vécu des minutes où si j’avais reçu une gifle, j’aurais bien pu en être heureux. Je ne ris pas : sans doute aurais-je été capable de découvrir même là une sorte de jouissance - jouissance du désespoir, cela s’entend, mais c’est dans le désespoir que nous arrivent les plaisirs les plus brûlants, surtout si l’on ne ressent que trop l’impasse où nous sommes tombés. Et là, cette gifle - comme elle vous écrabouille la conscience, de voir quelle crotte on vient de faire de vous. L’essentiel, quoi qu’on en dise, c’est quand même cela, que c’est moi le premier coupable de tout, et, le plus humiliant, c’est que je suis coupable sans péché, pour ainsi dire, selon les seules lois de la nature. Parce que, d’abord, je suis coupable d’être plus intelligent que tous ceux qui m’entourent. (Je me suis toujours senti plus intelligent que tous ceux qui m’entouraient, et quelquefois - me croirez-vous ? - j’en ai même éprouvé des scrupules. Du moins, toute ma vie, ai-je regardé pour ainsi dire de biais, et me suis-je toujours montré incapable de regarder quiconque droit dans les yeux). Parce que je suis coupable, enfin, du fait que même si j’étais doué d’une quelconque grandeur d’âme, je n’en éprouverais qu’une douleur plus grande à la conscience de son inutilité. Je crois que je ne saurais pas quoi faire avec ma grandeur d’âme : ni pardonner à mon offenseur, s’il m’a frappé en vertu des lois de la nature ; ni oublier, parce que les lois de la nature sont ce qu’elles sont, mais l’humiliation aussi. Et même si j’avais voulu ne pas avoir la moindre grandeur d’âme, si j’avais désiré, au contraire, tirer vengeance de mon offenseur, j’aurais bien été incapable de le faire, parce que, sans doute, je n’aurais jamais pu me décider, et ça, même si j’en avais eu la possibilité. Pourquoi n’aurais-je pas pu me décider ? Je veux dire deux mots sur le sujet.

 

Parce que, chez ceux qui savent se venger, ou qui savent se défendre, en général - comment cela se passe-t-il ? Eux, dès qu’ils sont possédés, disons par l’idée de vengeance, ils n’ont plus rien en eux que leur idée aussi longtemps qu’ils n’atteignent pas leur but. Un monsieur de ce genre vous fonce droit au but, comme un taureau furieux, cornes baissées, il n’y a guère qu’un mur qui vous l’arrêtera. À propos : devant le mur, ce genre de messieurs, je veux dire les hommes spontanés et les hommes d’action, ils s’aplatissent le plus sincèrement du monde. Pour eux, ce mur n’est pas un obstacle comme, par exemple, pour nous, les hommes qui pensons et qui, par conséquent, n’agissons pas ; pas un prétexte pour rebrousser chemin, prétexte auquel, le plus généralement, nous ne croyons pas nous-mêmes, mais auquel nous réservons le meilleur accueil. Non, ils s’aplatissent de tout cœur. Le mur agit sur eux comme un calmant, une libération morale, comme quelque chose de définitif, quelque chose même, je peux dire, de mystique… Mais - plus tard avec le mur. Eh bien, c’est cet homme spontané que je considère comme l’homme le plus normal, tel que l’imaginait sa tendre mère - la nature - quand elle le mit au monde. Cet homme-là, j’en suis jaloux jusqu’à m’en faire tourner la bile. Il est idiot, nous n’en discuterons pas, mais qui vous dit qu’un homme normal ne devrait pas être un idiot ? Je suis d’autant plus convaincu de ce soupçon que si vous prenez, par exemple, l’antithèse de l’homme normal, c’est-à-dire l’homme à la conscience accrue, il arrive à cet homme de s’aplatir si fort devant son antithèse qu’il se ressent lui-même, le plus sincèrement du monde, avec toute sa conscience accrue, comme une souris, et non plus comme un homme. Une souris à la conscience accrue, peut-être, mais une souris, et là, elle voit un homme. Observons à présent cette souris en action. Supposons, par exemple, qu’elle aussi, elle a été humiliée (elle est humiliée presque perpétuellement) et qu’elle aussi, elle désire se venger. Elle accumule une rage encore plus grande que l’homme de la nature et de la vérité. Le petit désir mesquin et moche de rendre à l’offenseur la monnaie de sa pièce la ronge de l’intérieur, peut-être, d’une manière plus sale encore qu’il ne le fait chez l’homme de la nature et de la vérité, car l’homme de la nature et de la vérité, avec son idiotie congénitale, estime que sa vengeance n’est qu’une oeuvre de justice ; mais la souris, à cause de sa conscience accrue, la nie, cette justice. Nous en venons enfin à l’acte en tant que tel, à la vengeance proprement dite. La malheureuse souris, en plus de sa saleté originelle, subit les crachats que lui envoient les hommes d’action spontanés qui, l’entourant gravement comme ses tyrans ou ses juges, la couvrent, riant à gorge déployée, de ridicule. Bien sûr, il ne lui reste plus qu’à faire un petit geste d’impuissance avec sa patte, à s’affubler d’un sourire méprisant auquel elle ne croit pas elle-même et à filer la queue basse jusqu’à son trou. Là, au fond de son sous-sol puant, abject, notre souris humiliée, enfoncée, couverte de ridicule, se plonge immédiatement dans une rage froide et vénéneuse, une rage - voilà le point ! - perpétuelle. Quarante ans de suite, elle ruminera jusqu’aux derniers, aux plus honteux détails de son humiliation et, chaque fois, elle en rajoutera de plus honteux, s’entretenant dans sa rage méchante et se moquant d’elle-même avec sa propre fantaisie. Et sur son lit de mort, elle se rappellera tout encore une fois, avec les intérêts accumulés, et là... Mais c’est dans ce répugnant, c’est dans ce glacial espoir-et-désespoir, dans cette inhumation volontaire et consciente sous le poids du malheur pendant quarante années dans un sous-sol, c’est dans la conscience accrue et néanmoins - fût-ce en partie - douteuse de l’impasse dans laquelle on se trouve, dans le poison de ces désirs insatisfaits qui a fini par pénétrer vos chairs, dans cette fièvre, enfin, des valses-hésitations, dans des décisions prises pour toujours et des remords qui vous reviennent une minute plus tard, que réside l’essence de la jouissance bizarre dont j’ai parlé.


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Observez-vous un petit peu plus vous-mêmes, messieurs, vous comprendrez que c’est comme ça. Et je souffrais, messieurs, je vous en fiche mon billet. Au fond du cœur, on n’y croit pas, qu’on souffre, c’est un sarcasme qui vous remue, mais moi, je souffre, et de la manière la plus vraie, la plus réglementaire ; je suis jaloux, je bous et je trépigne… Et tout cela, messieurs, c’est par ennui – oui, par ennui ; le poids de l’inertie. Car elle est un fruit direct, légitime, une conséquence logique de la conscience, cette inertie – cette position consciente les bras croisés. J’en ai parlé plus haut. Je le répète, je répète et j’insiste : les hommes spontanés, les hommes d’action sont justement des hommes d’action parce qu’ils sont bêtes et limités. Comment j’explique cela ? Très simple : c’est cette limitation qui leur fait prendre les causes les plus immédiates, donc les causes secondaires, pour des causes premières ; ainsi parviennent-ils plus facilement et plus vite que les autres à se convaincre d’avoir trouvé la base indubitable de leur affaire – et ça les tranquillise ; et c’est là l’essentiel. Parce que, pour se mettre à agir, il faut d’abord avoir l’esprit tranquille, il faut qu’il n’y ait plus la moindre place pour les doutes. Mais, par exemple, moi, comment ferais-je pour avoir l’esprit tranquille ? Pour moi, où sont-elles donc, les causes premières qui me serviront d’appui, où sont les bases ? D’où est-ce que je les prendrais ? Je m’exerce à penser ; par conséquent, chez moi, toute cause première en fait immédiatement surgir une autre, plus première encore, et ainsi de suite jusqu’à l’infini. Telle est l’essence de toute conscience et de toute pensée. Encore, si vous voulez, une loi de la nature. Et quel est donc le résultat final ? Toujours la même chose.

Souvenez-vous de ce que j’ai dit de la vengeance (Vous n’avez rien compris, je parie). On dit : l’homme se venge parce qu’il trouve là une chose juste. C’est donc qu’il a trouvé sa cause première, sa base – en l’occurrence : la justice. Il peut donc être tranquille sur tous les plans, d’où – il se venge tranquillement et avec succès, convaincu qu’il est d’accomplir un acte aussi noble que juste. Mais moi, je n’en vois pas, de justice, là-dedans, et je n’y vois non plus aucune vertu, et donc, si je commence à me venger, je ne le ferai que par méchanceté. Cette méchanceté pourrait évidemment l’emporter sur mes doutes, et pourrait donc, ainsi, servir de cause première justement parce qu’elle n’est pas une cause. Mais qu’est-ce que je peux faire si je n’ai même pas de méchanceté (c’est bien par ça que j’ai commencé) ?
La méchanceté, à cause de ces maudites lois de la conscience, elle est soumise à une désagrégation chimique. Un geste – et l’objet devient gaz, les raisons s’évaporent, le coupable disparaît, l’offense cesse d’être une offense, elle devient un fatum, quelque chose comme une rage de dents dont personne n’est coupable, et, de nouveau, il ne vous reste donc qu’une seule issue – cogner le mur, pour que ça lui fasse très mal. Et bon, on laisse tomber, parce qu’on n’a pas trouvé la cause première. Essayez un peu de vous laisser emporter à l’aveuglette par votre passion, sans réfléchir, sans cause première, essayez de chasser la conscience ne serait-ce qu’à ces moments ; aimer, haïr – mais ne plus rester les bras croisés. Le lendemain, ou le jour d’après, grand maximum, vous commencerez à vous mépriser de vous être berné vous-même comme ça, en toute connaissance de cause. Le résultat ? Bulle de savon et inertie. Ah, messieurs, mais il est bien possible que la seule raison pour laquelle je me prenne pour un homme intelligent, c’est que, de toute ma vie, je n’ai jamais rien pu commencer ni achever. Ca va, ça va, je ne suis qu’un bavard, rien qu’un bavard inoffensif et contrariant, comme tout le monde. Mais qu’est-ce que je peux faire quand la fonction unique et évidente de tout homme intelligent reste le bavardage, c’est-à-dire d’agiter les bras pour faire du vent ?


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Oh, dites-moi qui a dit le premier, qui a énoncé le premier que si les hommes faisaient des saletés, c’est seulement qu’ils ne connaissaient pas leurs véritables intérêts ? Qu’il suffisait de les éclairer, de leur ouvrir les yeux sur ces intérêts véritables pour qu’ils arrêtent à l’instant de faire leurs saletés - que, s’ils sont éclairés sur leur véritable profit, s’ils le comprennent, ils deviendront honnêtes et bons en un clin d’œil et que c’est dans le bien qu’ils verront ce profit, car on sait bien que personne ne peut agir sciemment contre son intérêt, qu’ils feront donc le bien, pour ainsi dire, par nécessité. Ô pauvre enfant! Ô pur et innocent bébé ! Mais, tout d’abord, quand donc avez-vous vu, dans tous les millénaires, que les hommes n’agissaient que dans leur intérêt ? Que faites-vous de ces millions d’actions qui témoignent que les hommes, en toute conscience, c’est-à-dire dans la pleine compréhension de leur intérêt véritable, le laissent au deuxième plan pour se lancer sur un autre chemin, celui du risque, du hasard, sans y être forcés par rien ni par personne, comme si, justement, ils voulaient tout sauf une route balisée, et qu’ils s’en ouvrent une autre, avec obstination, sans aucune raison - une autre, absurde, plus pénible, dont c’est tout juste s’ils ne se l’ouvrent pas dans les ténèbres ? Parce que, n’est-ce pas, c’est leur obstination et leur lubie qu’ils préfèrent à leur intérêt… Un intérêt… Qu’est-ce que c’est donc, un intérêt ?

Et puis,
pouvez-vous prendre sur vous de définir à coup sûr ce qui est intéressant pour l’homme ? Et que se passerait-il si cet intérêt, certaines fois, non seulement pouvait, mais devait consister, justement, à se souhaiter non pas ce qui est profitable, mais ce qui est le pire ? Et s’il en est ainsi, si ce genre de situations peut se produire, alors, c’est toute votre loi qui tombe à l’eau. Qu’en dites-vous, ces situations existent ? Vous riez ; riez, messieurs, mais répondez ; ce qui profite à l’homme peut-il toujours être établi sans un risque d’erreur ? N’y a-t-il pas des cas qui, non seulement n’entrent pas, mais ne peuvent pas entrer dans une classification ? Parce que, messieurs, autant que je le sache, votre grand registre de nos intérêts, vous l’avez pris dans la moyenne des chiffres statistiques et des formules des sciences de l’économie. Vos intérêts, qu’est-ce que c’est ? Le bien-être, la richesse, la liberté, le calme, etc. ; de sorte que les hommes, qui, par exemple, iraient délibérément à l’encontre de cette liste ne seraient, d’après vous, rien d’autre que des obscurantistes, ou carrément des fous, n’est-ce pas ? Mais, une chose étonnante : comment se fait-il que toutes ces statistiques, ces sages, ces amis du genre humain, énumérant les intérêts des hommes en oublient toujours un ? Ils ne le prennent même pas en compte au sens où il le faudrait, et c’est pourtant de cela que leur calcul dépend. Le malheur ne serait pas bien grand, si on le prenait, cet intérêt, pour l’inclure sur la liste. Mais là est toute la catastrophe, que cet intérêt si fameux n’apparaît dans aucune classification, ne trouve sa place dans aucune liste.

Par exemple, j’ai un ami... D’ailleurs, messieurs, c’est votre ami à vous aussi; et de qui donc, oui, de qui donc n’est-il pas l’ami? En se mettant à faire quelque chose, ce monsieur-là vous expliquera tout de suite, d’une manière claire et pontifiante, comment il faut agir précisément selon les lois de la raison et de la vérité. Bien plus: c’est avec feu et émotion qu’il vous peindra les véritables intérêts de l’espèce humaine, ses intérêts normaux; il accusera d’un ton moqueur ces taupes imbéciles qui ne comprennent ni leurs intérêts ni la vraie signification de la vertu; et - un quart d’heure, à peine, plus tard, sans aucune raison impondérable ou extérieure, non - par on ne sait quelle raison tout à fait intérieure, bien plus puissante que tous ses intérêts, il vous sortira une chose exactement inverse, il se placera en contradiction flagrante avec ce qu’il vient de dire: contre les lois de la raison, contre ses propres intérêts, bref, contre tout... Je vous préviens que cet ami est un personnage collectif, c’est pourquoi il me semble délicat de l’accuser tout seul. Mais c’est ce que je dis, messieurs: n’existe-t-il pas réellement quelque chose qui est plus cher à presque tous les hommes que leurs intérêts les plus grands, ou bien (pour ne pas aller contre la logique), est-ce qu’il n’existe pas un intérêt qui est le plus intéressant (celui-là même que tout le monde omet, et dont je viens de parler), un intérêt primordial, plus intéressant que tous les autres intérêts et au nom duquel, si cela s’avère nécessaire, les hommes sont prêts à braver toutes les lois - parfaitement, à se dresser contre le bon sens, l’honneur, le calme, le bien-être - bref, à se dresser contre tout ce qui est utile et beau, dans le seul but d’atteindre cet intérêt premier, cet intérêt le plus intéressant et qui leur est plus cher que tout ?


- Bah, ça reste un intérêt, répliquez-vous, m’interrompant. Attendez donc, messieurs, nous aurons le temps de nous expliquer, il ne s’agit pas de faire des calembours, mais de ceci : cet intérêt-là est d’autant plus remarquable qu’il détruit toutes nos classifications et qu’il démolit constamment tous les systèmes imaginés par les amis du genre humain pour le bonheur du genre humain; que, bref, il dérange tout le monde... Mais avant de vous le nommer, cet intérêt, je veux me compromettre personnellement et c’est pourquoi j’affirme que tous ces beaux systèmes, ces théories pour expliquer à notre humanité ses intérêts réels et naturels ne sont pour le moment, à mon avis, que de la fausse logique ! Car enfin, ne serait-ce qu’affirmer cette théorie d’une régénération du genre humain dans son ensemble par un système fondé sur ses propres intérêts, c’est, d’après moi, ou peu s’en faut, la même chose, eh bien, qu’affirmer, par exemple, à la suite de Buckle, que l’homme s’adoucit avec la civilisation et que, par conséquent, il devient moins sanguinaire et moins capable de faire la guerre. La logique veut que ça paraisse vrai. Mais l’homme est à ce point esclave de son système et de ses conclusions abstraites qu’il est prêt, en toute conscience, à déformer la vérité, prêt à ne plus rien voir, à ne plus rien entendre, du moment qu’il justifie mieux cette logique. Voilà pourquoi je prends ça en exemple, c’est un exemple trop frappant. Regardez autour de vous : le sang coule à grands flots, et d’une façon tellement joyeuse, encore, on dirait du champagne. Qu’est-ce donc qu’elle adoucit en nous, la civilisation ? Tout ce que fait la civilisation, c’est qu’elle amène à une plus grande complexité de sensations… absolument rien d’autre. Je parie même que, cette complexité se développant, elle peut aller jusqu’au point où elle nous fera découvrir des plaisirs jusque dans le sang.

La civilisation, si elle n’a pas rendu les hommes plus sanguinaires, a conféré à cette cruauté quelque chose de plus sale, de plus odieux. Avant, les hommes voyaient dans le meurtre un acte de justice, ils étripaient donc qui ils devaient sans remords de conscience ; maintenant, nous avons beau savoir que le meurtre est une saloperie, nous la pratiquons de plus belle, cette saloperie, et encore plus qu’avant. Qu’est-ce qui est pire ? - À vous de décider. Parce que quoi ? Il suffirait de découvrir les lois de la nature et l’homme pourra cesser de répondre de ses actes, ce qui simplifiera sa vie d’une façon considérable ? Toutes les actions humaines seront d’elles-mêmes classées selon ces lois, mathématiquement, un peu comme des tables de logarithmes, jusqu’à 108000, elles seront inscrites à l’almanach ; ou, mieux encore, on pourra voir paraître des éditions utiles du genre de nos dictionnaires encyclopédiques, où tout sera noté et codifié avec une telle exactitude qu’il n’y aura plus jamais d’actes ni d’aventures ? Alors - c’est toujours vous qui parlez - s’instaureront de nouvelles relations économiques, toutes prêtes à l’usage, calculées, elles aussi, avec une exactitude mathématique, de sorte qu’en un instant disparaîtront tous les problèmes possibles et imaginables, pour cette unique raison, en fait, qu’ils trouveront toutes les réponses possibles et imaginables ?
Alors, on verra se construire un palais de cristal. Alors... Bon, bref, c’est l’Oiseau bleu qui nous rendra visite.

Évidemment,
nul ne peut garantir d’aucune façon (c’est moi qui parle maintenant) qu’alors, disons, la vie ne sera pas mortellement ennuyeuse (parce que, à quoi sert de faire quoi que ce soit, si c’est déjà inscrit sur une tablette ?), mais elle sera parfaitement raisonnable. Certes, que n’inventerait-on pas quand on s’ennuie ! Car les épingles d’or, c’est aussi par ennui qu’on les enfonce - mais laissons ça. Ce qui est moche (c’est encore moi qui parle), c’est qu’on pourrait bien voir les hommes se réjouir de ces épingles d’or. Parce que l’homme est bête, phénoménalement bête. C’est-à-dire, il est loin d’être bête, mais il est tellement ingrat que rien au monde ne l’est plus que lui. Moi, par exemple, ça ne m’étonnerait pas du tout, de voir surgir, comme ça, sans prévenir, en plein milieu de cette raison régnante, un monsieur au physique ingrat, ou, pour mieux dire, rétrograde et sarcastique, qui se mettrait les deux mains sur les hanches et qui dirait : Dites-donc, messieurs, est-ce qu’on ne pourrait pas l’envoyer valdinguer, toute cette raison, d’un seul coup de pied, seulement pour envoyer ces logarithmes au diable, et pour vivre à nouveau selon notre liberté stupide ? Ça, encore, ce n’est rien, mais le malheur, c’est qu’il trouvera obligatoirement des partisans : l’homme est ainsi fait. Et tout cela, pour cette raison tellement idiote qu’il serait malséant, sans doute de la mentionner : c’est que les hommes, partout et de tout temps, qui qu’ils puissent être, aiment agir comme ils le veulent, et non comme le leur dictent la raison et leur propre intérêt ; vouloir contre son intérêt est non seulement possible, c’est quelquefois positivement obligatoire (cela, c’est déjà mon idée). Leur volonté particulière, libre, affranchie de contraintes, leur caprice individuel, fût-il le plus farouche, leur fantaisie, exacerbée parfois jusqu’à la folie même - c’est bien cela, cet intérêt omis, ce plus profitable de tous les profits, qui n’entre dans aucune classification et qui envoie perpétuellement au diable tous les systèmes et toutes les théories. Car quoi, où les savants ont-ils pu bien trouver que les hommes ont besoin de je ne sais quelle volonté naturelle, de je ne sais quelle volonté de vertu ? Ce dont les hommes ont besoin - c’est seulement d’une volonté indépendante, quel que soit le prix de cette indépendance, et quelles que soient ses conséquences.
 

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