NÉOCONSERVATISME ET UNIVERSALISME DES LUMIÈRES : UN POINT DE VUE ENGAGÉ

Publié le par Anomalie

Il est intéressant de laisser la parole aux défenseurs du néoconservatisme, ne serait-ce que pour analyser les ressorts de cette défense et pour comprendre la filiation qu’ils opèrent avec l’universalisme et les Lumières. Voici un texte brillant publié le 12 novembre 2006 sur le site d’information Léviathan. Nous ne partageons pas la totalité de la teneur de ce texte, qui n’est pas exempt d’approximations, voire de contresens, et qui pèche parfois par simplifications ou travestissement de concepts. Il nous semble néanmoins utile de le porter à la connaissance de nos lecteurs.

 

 


Le néoconservatisme est-il l’héritier des penseurs « anti-Lumières » ?

 

Il se dit quantité de choses contradictoires sur les néoconservateurs et, à vrai dire, c’est bien un courant d’idées frappé du sceau de l’infamie. J’aimerais démystifier un certain nombre de critiques émises, sans discernement, à son encontre et, parfois dans le plus pur style de la chasse aux sorcières. Il m’apparaît que, tout de même, tout n’est pas à jeter dans le néoconservatisme.

 

Il faut nous prémunir contre une tendance qui s’est développée récemment et qui avance au nom du pacifisme, de la protection des différences et des cultures particulières (en réalité leur exaltation) et qui, sous prétexte de prévenir le « choc des civilisations », s’oppose à un néoconservatisme qu’elle a défiguré et dont elle fait porter les habits par ses adversaires politiques.

 

Cette tendance très hétéroclite réunit en son sein des mouvements allant de l’extrême gauche à l’extrême droite et qui s’opposent au néoconservatisme pour des raisons différentes, propres à chacun. En lui prêtant des idées qui ne sont pas toujours les siennes, ce lynchage médiatique et intellectuel a transformé le néoconservatisme en une sorte d’abomination. En fait, ce néoconservatisme transfiguré par eux est devenu un instrument politique que certains agitent comme un épouvantail pour orienter les grands débats de l’heure dans le sens de leurs intérêts.

 

En effet, le néoconservatisme permet de frapper toute une ribambelle d’ennemis politiques comme les Etats-Unis ou une droite européenne qui se cherche un nouvel élan, au profit d’une gauche qui peine tout autant à se réinventer. Il permet aussi de frapper Israël et les Juifs ou encore de refourguer aux oubliettes de l’Histoire l’universalisme qui fonda la démocratie, les droits de l’Homme et l’État de droit. Parce que cet universalisme a le tort d’être né au mauvais endroit, c’est-à-dire en Occident, cette dernière dénégation qui se fait au profit d’un tiers-mondisme anti-impérialiste demeure complètement aveugle à la menace des nouveaux totalitarismes et en particulier un dont je parle beaucoup ici : l’islamisme.

 

Les « anti-lumières » sous le masque du relativisme

 

C’est vrai qu’il y a un fort courant en « philosophie politique » « d’anti-Lumières », admirateurs de Giambattista Vico comme d’Isaiah Berlin ou encore de Charles Taylor et de Noam Chomsky (le philosophe et linguiste qui admire le courage de Chavez et fustige l’Amérique « hégémonique et impériale »).

 

Quant aux néoconservateurs, je crois que rien n’est plus éloigné d’eux que la pensée anti-Lumières. Bien au contraire, ils se trouvent dans une lutte acharnée contre le relativisme qui dit (entre autres) que l’homme ne peut se définir qu’en relation à son contexte.

 

C’est-à-dire que la pensée serait confinée en fonction de la position d’un individu dans l’espace (nationalité, religion, ethnie, couleur de peau, etc.) et dans le temps (dixit l’historicisme). C’est donc la négation de toute transcendance mais aussi, la négation de l’universel : le Bien n’est plus le même selon la culture ou l’époque où nous vivons – il perd son « B » majuscule, les lois changent donc non pour s’adapter en conservant l’esprit qui les a fait naître (les principes comme le Bien de St Thomas d’Aquin, la liberté pour Locke) mais pour répondre à un besoin particulier (un besoin social, massif par essence) et déconnecté de toute quête transcendantale (dans les deux sens spatial et temporel).

 

Ainsi, il serait donc moral pour les crétois archaïques de sodomiser des enfants de huit ans car leur système de valeurs accordait une valeur primordiale à cet acte : le sperme transmettant le caractère mâle à l’enfant, lui permettant de devenir un homme (ce qui est important dans cette société). Toujours selon ce courant, ce qui était moral hier ne l’est pas forcément aujourd’hui et il faudrait se garder de juger le passé sur la base de la fausse illusion que nos moeurs auraient évolué. Le mot évolution, selon eux, est important car trompeur : il implique une amélioration, un changement dans le sens du Bien (notion qu’ils combattent avec acharnement car elle est immuable), c’est donc un jugement de valeurs.

 

Les relativistes répliquent donc qu’il faut être empathique. Il faut comprendre l’époque et ses mœurs pour se préserver de porter un jugement. En somme, voilà une explication de l’historicisme dont ils s’inspirent.

 

Mais il y a encore autre chose qui entre dans la danse : c’est le positivisme d’Auguste Comte. C’est l’idée que l’expérience constitue l’unique fondement de la connaissance. Exit la métaphysique donc un sens transcendant du Bien. Le positivisme est, en réalité, la véritable origine de l’historicisme car c’est aussi l’origine des sciences sociales dont la prétention est de n’étudier que ce qui est mesurable (peut-on donner une mesure au Bien qui est un principe absolu?). C’est là que les néoconservateurs « dérapent » : ils récusent l’idée que la science puisse s’occuper de la moralité et veulent remettre en scelle la métaphysique (kantienne dans leur cas). En cela, oui, on peut dire qu’ils s’opposent à la modernité mais nous nous trouvons, à l’époque du positivisme (le XIXe siècle) dans un courant qui succède aux Lumières (qui datent du XVIIIe siècle). Sur une frise chronologique, les néoconservateurs opèrent un retour en arrière d’un siècle mais il faudrait pour cela accepter que l’évolution des idées aille toujours dans le même sens que celle du temps, ce qui est, manifestement, un sophisme!

 

Léo Strauss a inspiré un certain nombre de néoconservateurs (donc pas tous) car il s’en prend à cette distinction entre faits et valeurs qu’opèrent les relativistes : il s’oppose à un positivisme qui se veut neutre (prenons un exemple poussé à l’extrême : un chercheur du XXVe siècle pourrait très bien expliquer le nazisme dans son contexte et lui donner un sens moral relatif à la société allemande des années 1930) et il réintroduit la morale – celle qui n’est pas géométrie variable – dans la Cité. Car, après tout, comment juger les crimes des nazis si nous ne sommes pas convaincus de la notion que l’Homme, parce qu’il est Homme, dispose de droits inaliénables car naturels et valables à toute époque, du moins, après leur « découverte » au XVIIIe siècle ?

 

Le néoconservatisme est donc un universalisme et tout le contraire d’un courant nationaliste. Ce n’est plus du conservatisme et c’est tout le contraire de l’isolationnisme : c’est peut-être un impérialisme parce que c’est presque un progressisme. Les néoconservateurs, par exemple, ne sont pas opposés à la contraception ni à l’avortement, ils ne s’opposent pas, non plus, au mariage des homosexuels [ce n’est pas le cas de tous les néoconservateurs, tant s’en faut, ndlr] et, en matière économique, ils « dérapent » encore : accroître le déficit public pour doper la croissance (une idée assez keynésienne) leur convient tout-à-fait, tout comme, aussi, l’idée d’avoir un État-providence assez fort.

 

Comment penser qu’un néoconservateur est un « anti-Lumières » alors que son idée essentielle est qu’Auschwitz et le nazisme étaient une manifestation du Mal absolu et que les Droits de l’Homme et la démocratie sont et doivent être appliqués partout ? Au contraire, un relativiste anti-lumières s’oppose forcément à l’idée qu’il puisse exister un « esprit munichois » qui motive la politique étrangère des puissances européennes rétives à l’idée de propager la démocratie ou d’affronter une tyrannie pour combattre un principe (ou plutôt la négation de tout principe). L’historiciste, logiquement, insistera pour qu’on humanise Adolf Hitler (voir la polémique autour du dernier film sur Hitler « La chute ») puisqu’il faut le replacer dans son contexte. Le mal est alors à la mesure de l’homme donc pas absolu et donc explicable !

 

Le néoconservatisme appliqué aux relations internationales


Pour revenir à la politique étrangère, les néoconservateurs pensent que celle des Etats-Unis doit défendre leurs intérêts nationaux mais leur conception de l’intérêt national est différente de celle, cynique, qu’on s’en fait habituellement : elle n’est pas positiviste donc pas amorale. La séparation entre faits et valeurs trouve là encore un front du refus néoconservateur et il est peut-être d’autant plus évident lorsque George W. Bush dit que désormais les intérêts américains et les idéaux de la révolution américaine ne sont plus en contradiction. Voilà qui contraste avec la Raison d’État de Richelieu et la Realpolitik de Bismarck !

 

Le contraste est d’autant plus saisissant si on compare la politique étrangère de la France avec celle des Etats-Unis car on observera que la France défend ses intérêts froidement, elle protège Saddam et aspire à une alliance avec l’Iran , elle dénonce avec la Russie et la Chine (deux tyrannies) la prétention américaine d’exporter la démocratie et proclame à la face du monde son désir de multipolarité c’est-à-dire la formation d’un club où les grandes puissances discutent de leurs intérêts, négocient leurs positions et marchandent leurs atouts.

 

Il n’y a rien, là-dedans, qui relève d’une position de principe : même après le Kosovo, le Rwanda et, pendant que se déroule un génocide au Darfour, la France refuse le droit d’ingérence humanitaire et elle s’est même opposée, aux cotés de la Chine, à la tentative anglo-américaine de faire voter une résolution sous chapitre VII (emploi de la force) pour faire cesser le génocide du Darfour.

 

Il a été dit beaucoup de choses sur les néoconservateurs. Ils sont comme ces damnés dont on peut se servir à foison pour jeter l’opprobre sur ses adversaires : telle idée ou telle personne dérange, alors disons qu’elle est néoconservatrice et le peuple, déjà conditionné par nous, le rejettera sans se poser de questions ! C’est un fait que les principaux adversaires idéologiques des néoconservateurs étaient de gauche (et de la droite la plus nationaliste aussi car n’oublions pas qu’elle ne peut pas accepter l’universalisme), en particulier de cette gauche européenne jadis tentée par le communisme. C’est pourquoi le champ lexical anti-néoconservateur a été fortement teinté par les poncifs traditionnels de la gauche anti-fasciste des années 1930 : les néoconservateurs devenaient donc des fascistes et Bush était le nouvel Hitler.

 

Cette complicité implicite et vraisemblablement temporaire entre les forces anti-universalistes (et carrément anti-lumières) et les puissants médias de gauche a déversé un déluge de feu sur les néoconservateurs – la gauche, même aujourd’hui n’est généralement pas anti-Lumières mais, ceci étant dit, elle se laisse de plus en plus séduire par un certain nombre concepts « relativistes » dont on peut faire remonter l’origine à des penseurs qui s’opposèrent aux Lumières – et voilà probablement pourquoi le néoconservatisme est, aujourd’hui, marqué du sceau de l’infamie.

 

Quelques critiques du néoconservatisme


Or, là où on pourrait s’en prendre aux néoconservateurs c’est sans doute sur leur côté trop pressé et par trop idéaliste : ils perdent pied avec la réalité, un peu comme les communistes d’hier qui changeaient la réalité, pas la théorie. En outre, propager la démocratie ne peut pas se faire partout dans l’immédiat et, semble-t-il, surtout pas dans le monde arabe. L’Ukraine et la Géorgie sont des succès indéniables mais il faudra attendre encore un peu avant de générer une nouvelle vague de démocratisations après celle des années 1990 qui se produisit à la faveur de l’effondrement de l’URSS.

 

D’ailleurs, si on veut pousser la logique jusqu’au bout, on peut encore rapprocher les néoconservateurs de Robespierre, une sorte d’intégriste du Bien, du Droit et de la Liberté qui se retourne contre ses propres valeurs et tout cela en leur nom propre !

 

Il y a, bien sûr, d’autres critiques fondées qui pourraient être émises : les néoconservateurs seraient des théologiens et on mettrait alors le doigt sur leur idéologie de la morale armée et leur propension à jeter des anathèmes (en les qualifiant de Mal absolu, ne coupent-ils pas court à la discussion?) sur des doctrines passées (nazisme) ou présentes (islamisme) qui nous empêcheraient de les étudier.

 

On pourrait aussi leur retourner le compliment originel : les néoconservateurs refusent un État démocratique universel (sorte de super ONU, ce qui est le credo des libéraux) au prétexte que cela pourrait tout aussi bien devenir une tyrannie de laquelle nul ne pourrait échapper. Cela reviendrait à pointer du doigt une tension qui existe dans la pensée néoconservatrice : si elle proclame sa foi en l’État de droit et la vitale nécessité de multiplier le nombre des sociétés régies par ce dernier, elle ne croit pourtant pas qu’il soit souhaitable de remplacer tous les rapports de force par la loi. Elle se méfie, en réalité, d’un État universel qui détiendrait le monopole de la violence légitime (car encadrée par la loi) et préfèrerait ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

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Laurent G 06/11/2008 12:24

"Le néoconservatisme est donc un universalisme et tout le contraire d’un courant nationaliste "mmouais...., mais en même temps, c'est l'idée que c'est qui est bon pour les intérêts statégiques  et économiques US  correspond au Bien. Je dirais plutôt que ce néoconservatisme US, c'est un mélange d'universalisme et de nationalisme. Parfois, c'est même un pur nationalisme se déguisant sous le couvert de l' universalisme