TYPOLOGIE DE L'EXTRÊME DROITE EUROPÉENNE

Publié le par Anomalie

En 2008, l'extrême droite et le national-populisme sont à leur plus haut niveau électoral depuis 1945 dans 18 Etats d'Europe. L'extrême droite et ce que nous appelons la « nouvelle droite » participent en effet à l'exécutif de 4 pays (Italie, Slovaquie, Lettonie et Suisse) et font partie de la coalition parlementaire d'un autre (Danemark).


Beaucoup d'approximations et d'idées fausses circulent autour de cette notion d'extrême droite, devenue une arme de conjuration politique davantage qu'un outil rigoureux d'analyse ; aussi s'agit-il d'en poser préalablement une définition satisfaisante, afin d'éviter le double écueil des automatismes gauchistes et des approximations conservatrices. Bien que disparate et en pleine mutation - quoi de commun entre le « populisme social » de Samoobrona (Pologne) et le néolibéralisme de l'UDC suisse - l'extrême droite européenne présente toutefois « un programme commun a minima », selon le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste du sujet. À la méfiance traditionnelle envers « l'establishment », accusé de nous « cacher la vérité », s'est ajouté le rejet des immigrés, et plus particulièrement, ces dernières années, celui de l'islam et des musulmans. Mais c'est surtout sur le malaise social et sociétal que prospère aujourd'hui l'extrême droite. Ce qui fonde l'extrême droite n'est pas tant le fond du discours que sa forme : simplismes idéologiques, simplifications manichéennes des enjeux pour pouvoir avancer en retour des solutions réductrices et radicales, populisme verbal (« café du commerce »), stigmatisation d'un groupe particulier (culturel, racial ou religieux) sur lequel reposent les maux de la société et la menace de son délitement, nostalgie d'un âge d'or révolu, obsession de la décadence, glorification d'un ordre moral intangible, fièvre obsidionale, théorie du complot (cinquième colonne, ennemis intérieurs).


Les partis d'extrême droite se rattachant aux précédents historiques du nazisme, du fascisme et de leurs épigones européens dans l'entre-deux-guerres sont aujourd'hui totalement exsangues. Les générations contemporaines de cette période de l'Histoire s'éteignent en effet progressivement, emportant avec elles ces survivances nostalgiques d'un nouvel ordre européen. Groupusculaires, ces formations subsistent en Italie sur les décombres de l'ancien MSI (Mouvement Social Italien) à travers Movimento Sociale - Fiamma Tricolore de Luca Romagnoli, Alternative Sociale d'Alessandra Mussolini, Forza Nuova, dirigé par Roberto Fiore, et Fronte Sociale Nazionale (FSN) ; en Allemagne dans la mouvance néonazie (NPD, DVU, Republikaner) ; en France dans certains courants identitaires du Front National et du Mouvement National Républicain ; en Autriche dans la frange radicale du FPÖ ; en Espagne dans les multiples groupuscules franquistes et phalangistes ; en Europe centrale et orientale dans des petites formations nostalgiques des régimes autoritaires anti-communistes des années 30. Ils sont aujourd'hui supplantés par des partis à l'idéologie neuve, protéiforme, puisant dans les réalités socio-économiques contemporaines, ce qui les rend d'autant plus difficilement identifiables. Il existe cependant un endroit où les mouvements fascistes demeurent très importants et dangereux, c'est dans l'esprit des gauchistes pavloviens, toujours prompts à jouer des référents historiques de la mystique antifasciste, à accoler des croix gammées et des slogans éculés (« No Pasaran ») sur des mouvements qui reflètent pourtant des réalités et des peurs bien actuelles.


Certains Etats échappent à la contagion nationaliste. Dans le sud de l'Europe, l'héritage assumé du phalangisme, du salazarisme et de la dictature des colonels grecs par l'aile radicale des grandes formations de droite traditionnelles a entraîné la groupuscularisation des partis qui s'en réclament. En Espagne, l'ensemble des cinq partis phalangistes ou radicaux qui ont participé aux élections européennes de juin 1999 ont remporté moins de 1% des suffrages ; aux législatives du 13 juin 2004, le même émiettement a produit les mêmes résultats : Democracia Nacional, proche du FN français, a dû se contenter de... 0,04%. Au Portugal, l'échec du néosalazarisme est encore plus patent ; le Partido Nacional Renovador (PNR), qui a succédé à l'Aliança Nacional, n'a obtenu que 0,07% lors des élections législatives de février 2005, tandis que le Partido Popular, formation conservatrice de droite comportant une aile anti-européiste, obtenait un score record de 7,50% (8,75% en mars 2002). Si l'extrême droite n'est pratiquement pas représentée par des partis spécifiques dans ces deux pays, les grandes formations de la droite classique (notamment le Parti populaire en Espagne) intègrent en revanche en leur sein une droite dure, nationale, souvent xénophobe et hyper-centralisatrice, phagocytée par les fondamentalistes catholiques, et nostalgique de l'époque franquiste. Nombreux dans le parti de José-Maria Aznar, les membres soutenus par l'Opus Dei, aux discours teintés d'autoritarisme néo-franquiste et de références religieuses, coupent l'herbe sous le pied des petits groupuscules ouvertement franquistes ou phalangistes. L'Irlande ensuite, ainsi que le Royaume-Uni, demeurent hermétiques aux mouvements d'extrême droite, qui restent groupusculaires et ne réalisent des percées localisées et très relatives qu'à la faveur des élections municipales, dans des villes laminées par le chômage et la misère sociale. De même, l'Islande, l'Estonie et les micro-États européens (Lichtenstein, San Marino, Monaco, Andorre, Luxembourg et Malte) sont épargnés par le phénomène. La Finlande, qui faisait également figure de modèle où l'extrême droite était groupusculaire, a connu une petite poussée extrémiste aux élections présidentielles du 15 janvier 2006, certes mineure, mais qui traduit pour la première fois une inquiétude dans le pays, à l'instar de la Suède. Enfin, le maintien d'un Parti Communiste orthodoxe et nationaliste électoralement fort dans plusieurs États de l'ancienne ère d'influence soviétique maintient l'extrême droite à des scores insignifiants (Ukraine et Moldavie).


Cependant, la faiblesse des formations d'extrême droite dans ces pays est un trompe-l'œil. La tendance lourde des années à venir n'y est pas moins inquiétante qu'ailleurs : dans le sillage de la révolution conservatrice mondiale, initiée par Ronald Reagan, Margaret Thatcher et Augusto Pinochet dans les années 80, les formations de droite classiques ont considérablement durci leur corpus idéologique. C'est le cas notamment du PDL de Silvio Berlusconi en Italie, du Parti Populaire espagnol de l'ancien Premier ministre José-Maria Aznar, de la Fidesz de Viktor Orban en Hongrie, de la CSU en Bavière et dans une moindre mesure de l'UMP français de Nicolas Sarkozy. Dans son rapport d'activités 2005, le très officiel Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes, agence de l'UE, soulignait que « certains États membres ont introduit, dans leurs dernières législations, des messages laissant croire que les nouveaux immigrants ne sont pas les bienvenus, pour des raisons plus politiques qu'économiques ». Pour l'Observatoire, ce discours d'État qui stigmatise les immigrés est en cause dans la montée du racisme. Les élections en Autriche ont été, à ce titre, révélatrices de la volonté d'instrumentalisation de thèmes jusque-là réservés au FPÖ - rejet en bloc sur les immigrés, rejet de l'islam - par la droite conservatrice mais aussi, dans une moindre mesure, par les sociaux-démocrates. La pénétration des idées d'extrême droite dans les partis traditionnels est aussi frappante en Suisse, en Belgique où les partis flamands ont joué la surenchère identitaire sur le Vlaams Belang sous le prétexte d'endiguer sa progression, ou encore aux Pays-Bas, où la droite a considérablement durci les lois sur l'asile. En conséquence, l'extrême droite n'est plus la seule famille politique à assurer la dissémination du discours simplificateur, mais on peut se demander si son relatif déclin, dans les pays d'Europe centrale notamment, ne s'accompagne pas parfois d'une victoire idéologique, qui consiste à avoir réussi à imposer son agenda xénophobe à une partie des mouvements politiques démocratiques, parfois prompts à avoir des comportements de surenchère ou à penser, en termes de tactique politique, que tenir le langage de l'extrême droite aide à reconquérir son électorat, ou en empêche l'émergence. En ce sens, le problème essentiel réside désormais dans la nécessité, pour les partis démocratiques, d'éviter cette « contamination » et le danger majeur pour la démocratie vient des utilisations de ce type de discours par les partis « mainstream », non par l'extrême- droite.


Les néo-nazis du NPD se sont inspirés d'une affiche
électorale de la "nouvelle droite" suisse (UDC)

 


On peut désormais établir une typologie des formations d'extrême droite européenne, adaptée aux nouvelles mutations du monde contemporain :

1. des mouvements d'extrême droite traditionnels et/ou irrédentistes
2. des mouvements qualifiés de populisme social ou nationaux-populistes
3. des mouvements que nous appelons ici « la nouvelle droite », proche des néoconservateurs.


1. Les mouvements traditionnels et irrédentistes constituent la version archaïsante et déclinante de l'extrême droite européenne. Ils sont fondés sur les thèmes classiques du repli identitaire, du refus de l'altérité et de la glorification parallèle de la « pureté » nationale. Les partis se rattachant à ce courant ont donc une conception ethniciste de l'identité, souvent combinée avec des revendications territoriales irrédentistes (Hongrie, Roumanie, Slovaquie, République Tchèque). Ils se trouvent surtout en Europe centrale et orientale (SRS serbe, SNS slovaque et slovène), mais pas seulement : le FN français rentre dans cette catégorie (Jean-Marie le Pen a tissé des liens particuliers avec Vojislav Seselj du SRS, ou avec Miroslav Sladek des Républicains Tchèques). Ils incarnent la dernière forme de résistance au tracé des frontières actuelles qui isolent une partie du peuple de sa mère patrie et soutiennent donc le problème des minorités nationales (minorités slovaques en Hongrie par exemple, auxquelles Jan Slota, dirigeant du SNS, a proposé l'automaticité de la nationalité slovaque bien que nationaux d'un pays étranger). Leur anticommunisme viscéral les conduit souvent à réclamer la réhabilitation des dirigeants profascistes d'avant guerre et à considérer les complices des nazis comme des patriotes (le SNS toujours revendique une part de l'héritage de l'archevêque collaborateur Tiso). Plusieurs de ces partis, comme le SNS et le Parti radical serbe (SRS), participent ou ont participé à des gouvernements, tandis que Romania Mare, hybride de nationalisme droitier et de nostalgie de l'ère Ceaucescu, demeure en dépit de son déclin le troisième parti de Roumanie. Ils professent enfin une violente opposition au système, à « l'establishment ». Ils sont très bien intégrés au jeu politique et rassemblent sous leur bannière l'ensemble des mouvements d'extrême droite, à l'exception des groupuscules identitaires ou des activistes néo-nazis.


2. Le national-populisme ou populisme social recoupe des mouvements récents nés des mutations économiques mondiales, qui fondent leur spécificité sur un discours anti-élitiste, anti-étrangers et de défense sociale, et qui sont soit proches de la mouvance rouge-brune qui a émergé au milieu des années 90 (Samoobrona en Pologne, PRM en Roumanie), soit constitués d'un patchwork de contestataires et de mécontents d'une société perçue comme en délitement (Ataka de Volen Siderov en Bulgarie). Beaucoup moins structurées, ces formations souvent éphémères sont surtout des coalitions ponctuelles de mécontents qui ne doivent leurs succès électoraux qu'à la faveur de poussées de fièvre sporadiques liées à des peurs sociales ou culturelles. Son émergence correspond, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, à l'affaiblissement progressif des systèmes de protection sociale, à la persistance d'un chômage de masse et à la mise en concurrence des territoires et des peuples sous les coups de la mondialisation et de la construction européenne. Depuis le début des années 2000, l'incapacité des gouvernements à résorber cette crise sociale a pesé lourd, surtout dans la période où treize des quinze États membres de l'UE étaient gouvernés par le centre gauche. Au final, l'extrême droite s'est imposée comme principale force de contestation du consensus idéologique imposé par le modèle sociétal néolibéral, après la faillite du communisme et la désunion de l'extrême gauche, incapable d'adapter la « révolution » à la nouvelle configuration du monde et de dépasser une grille d'analyse passéiste. Les cas les plus spectaculaires du populisme social se trouvent à l'Est (Pologne et Bulgarie notamment), où droite et gauche ont mené depuis la chute du Mur, et sous la férule de l'UE, des politiques similaires pour ouvrir les marchés et casser les politiques de solidarité en vertu du dogme de l'adaptation à la globalisation financière sous-tendant la révolution néolibérale. Résultat, ce sont sur des thèmes sociaux, comme la sauvegarde du système de santé ou la mise sous contrôle des capitaux étrangers, que les conservateurs populistes et les populistes sociaux l'ont emporté en Pologne et que la gauche SMER a trouvé un terrain d'entente avec l'extrême droite en Slovaquie. En Allemagne, dans l'est du pays, les catégories les plus défavorisées votent de plus en plus pour les néonazis du NPD ou l'extrême droite du DVU, entrés dans les chambres régionales ces dernières années après en avoir été bannis depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce sentiment que droite et gauche mènent la même politique est accentué dans les pays où les deux pôles gouvernent ensemble : l'Autriche était dirigée par une coalition conservateurs - sociaux-démocrates, avant le scrutin de 2000 qui a vu le triomphe des nationaux-populistes de Jörg Haider, la Belgique est dirigée par une alliance « violette » entre libéraux et socialistes, et l'Allemagne s'est dotée en 2006 d'une « Grande Coalition » entre les sociaux-démocrates et les conservateurs.


3. Plébiscitée par les victimes de la mondialisation et des politiques de l'UE, l'extrême droite est dans le même temps tirée par un autre électorat qui prétend, à l'inverse, aller au bout de la logique de mise en concurrence des populations et des territoires. C'est le cas des partis politiques d'extrême droite de l'Europe nordique et de l'arc alpin, qui constituent l'avenir et le renouveau de cette mouvance politique. « Extrême droite » est d'ailleurs un terme assez impropre pour les définir idéologiquement, nous préférons le terme de « nouvelle droite », décomplexée, proche des néoconservateurs américains, rejetant le relativisme culturel pour prôner une glorification parallèle de la supériorité des valeurs occidentales. Bien que distincte selon ses zones d'implantation, cette « nouvelle droite » se retrouve cependant autour d'un thème majeur, à partir duquel s'articule tout son corpus idéologique : la lutte contre ce qu'elle appelle « l'islamisation de l'Europe » (le « projet Eurabia ») et la défense des valeurs judéo-chrétiennes fondant la civilisation occidentale. Cette « nouvelle droite » réalise ses meilleurs scores dans des zones où la situation économique est bien meilleure que la moyenne nationale ou européenne (Italie du Nord, Flandre, Autriche, Suisse, Scandinavie). Le politologue Marc Jacquemain de l'Université de Liège a pu parlé d'un « nationalisme de repli » : dans ce monde globalisé où le rôle redistributeur de l'État recule, émerge un électorat plutôt bourgeois, cultivé, et protégé des phénomènes de violence, qui ne veut plus payer pour les personnes ou les régions les plus pauvres. Tel le Vlaams Belang avec la Wallonie ou la Ligue du Nord avec le Mezzogiorno. Pour Marc Jacquemain, « le nationalisme xénophobe n'est pas seulement la conséquence du délitement des solidarités : il est aussi la manifestation du projet de certaines classes moyennes aisées de se débarrasser de ces solidarités ». Un objectif politique qui s'accommode bien du discours anti-immigré, lequel permet d'opérer la jonction avec l'électorat défavorisé. Autre terre de prédilection de l'extrême droite, donc : l'Europe du Nord (Norvège, Danemark et Pays-Bas) et l'arc alpin (Suisse, Autriche et Italie du Nord).

Ces mouvements de repli économique manifestent parfois des velléités sécessionnistes, comme le Vlaams Belang qui souhaite faire éclater la Belgique au profit d'une Flandre riche et indépendante, et la Ligue du Nord d'Umberto Bossi (extrême droite régionaliste violemment xénophobe) qui prône l'indépendance de l'Italie du Nord (« Padanie »). On parle de « populisme alpin » pour les partis d'extrême droite de cette catégorie situés sur un axe Autriche (FPÖ), Suisse (UDC), et « Padanie » (Ligue du Nord). Apparus récemment dans le jeu politique (milieu des années 90), très bien implantés, ils appartiennent à la « nouvelle vague » de l'extrême droite européenne et doivent leur succès croissant à la modernité de leur corpus idéologique : dénués de toute référence historique au fascisme ou au nazisme, les partis du « populisme alpin » ou de « l'extrême droite nordique » (Parti du Progrès en Norvège, Parti du Peuple au Danemark, PvdV de Geert Wilders aux Pays-Bas - photo ci-dessus) jouent des désordres économiques mondiaux et des mouvements de migration du travail. Héritiers des mouvements antifiscalistes des années 70 (les différents partis du progrès des pays du Nord avaient déjà connu un pic au cours de cette période), ces partis nordiques sont qualifiés « d'extrême droite de la prospérité », par opposition à « l'extrême droite du ressentiment social » incarnée par le national-populisme. Économiquement, ils professent le monétarisme et l'adaptation au néolibéralisme anglo-saxon, se déclarent en faveur d'un Etat minimum, mais récusent tout racisme différentialiste et hiérarchisant, et sont hermétiques à la dialectique anti-système, favorables au contraire à la participation gouvernementale.

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