VIVRE TUE

Publié le par Anomalie

C'est fait. La pieuvre du nouveau totalitarisme hégémonique a sonné le tocsin et entrepris d'étendre son empire sur nos vies. Plus rien ne l'arrêtera. Dans vingt ans on se souviendra : c'est ainsi que tout a commencé. Depuis le 1er janvier 2008 en France, les fumeurs sont les premières victimes de cette offensive générale, mondiale, qu'il faut bien appeler par son nom : un eugénisme social librement consenti. On ne peut imaginer pire totalitarisme que celui dont les martyrs sont en même temps les bourreaux. Car c'est en notre nom, et pour notre bien, c'est à notre demande, et pour notre liberté, que l'élimination progressive de tous les nuisibles entravant la course effrénée au dynamisme et à la performance, à la jeunesse éternelle et à la superficialité, a remporté avec la cigarette la première bataille, décisive pour notre avenir et l'idée même que l'on se fait de la vie. La seule cause globale qui unit désormais les peuples libres d'Occident dans la célébration de leur magnificence, la seule idéologie qui ait survécu à toutes les autres, c'est la course à la longévité optimale et son corollaire : la maximisation du capital-santé et la lutte à mort contre toute menace répréhensible pour notre bien-être. L'application concrète de ce principe, qui s'impose comme une nécessité, ne s'est alors pas fait attendre : il s'agit de bannir de l'espace public toute altérité menaçant l'individu sain. L'hygiénisme, la précaution et la prévention sont placés au sommet des valeurs sociales. La peur de tout et chacun se répand comme une traînée de poudre. C'est ainsi avec une résignation coupable que les êtres humains sont en train de consentir à la disparition par tranches de leur liberté. Si vivre tue, pour ne pas mourir, tuons la vie !

 

N'en doutons pas : ce n'est qu'un début, un test, la première pierre de la construction d'une société aseptisée autour du dogme du « respect » de l'autre, « respect » devenu par la grâce d'une affolante inversion sémantique le synonyme d'anéantissement de tout ce qui peut nous être préjudiciable. La vision cauchemardesque d'un moi tout puissant est sur le point de devenir réalité, dans le sillage d'une société atomisée en une multitude de volontés individuelles paroxystiques qui définissent pour elles-mêmes et contre toutes les autres ce qui doit être tolérable ou non. La suite des événements est largement prédictible. Pourquoi permettre aux adultes de fumer dans des appartements où vivent des mineurs ? Pourquoi ne pas permettre à la police de verbaliser ces mauvais parents au nom de la protection de l'enfance ? Après plusieurs récidives, les enfants seraient confiés à la DDASS, pour leur bien. Quel besoin de défendre les notions de convivialité, de bonne chère ou de plaisir ? Ce qui prime, c'est d'interdire TOUS les comportements à risque pour d'autres individus jugés captifs. Comme l'écrivait Martine Benatar dans le Monde : « Si le fumeur ne doit plus se placer à côté d'un non-fumeur, l'alcoolique ne doit pouvoir croiser le chemin d'un non-buveur, et le gourmet gourmand tenter le sain mangeur... Mais que fait la loi ? Quand nous imposera-t-elle des menus diététiques dont les composants seront garantis non génétiquement modifiés et traçables sur simple demande ? Quand nous garantira-t-elle par ces repas - sans sel, sans alcool ni graisses mélangées - une tension artérielle stable, une stabilité basse du taux des triglycérides, du cholestérol et de la glycémie ? ». Allons plus loin : comment tolère-t-on encore dans ces lieux publics la présence d'hypertendus, d'obèses, de clochards, de marginaux, ces furoncles qui ne devraient plus avoir leur place dans un espace tout entier dévolu aux gagnants, aux performants, aux minces en bonne santé qui constituent les réserves inépuisables de la grande armée utilitariste et uniformisée d'une société productiviste ? L'image sociale renvoyée par ces drogués mal dans leur peau, ces lâches dépressifs, à la volonté défaillante, deviendra de plus en plus désastreuse. Les fumeurs seront bannis des entreprises, puisque leur capital-temps est employé à expirer des volutes plutôt qu'à maximiser la rentabilité de leur travail. Comme des pestiférés, ils agiteront leurs crécelles pour avertir de leur présence les braves gens qui se détourneront de leur chemin, avec dégoût et mépris. Déjà, l'été, les SDF sont chassés des centres-villes, déportés dans les périphéries où ils ne gêneront plus les bons citoyens dociles épris de ruelles immaculées et bucoliques, semblables aux publicités dont il ont fait un idéal de vie ; les chanteurs de rues sont comme d'intolérables rémanences de Cour des miracles dans un bel ordonnancement de propreté clinique et de tranquillité ; à Argenteuil durant l'été 2007, le maire UMP a chargé les agents municipaux de pulvériser du Malodore, un produit répulsif nauséabond, pour éloigner les SDF, insupportables vecteurs de nuisance olfactive. Et demain ? Les villes seront devenues aussi calmes que des cimetières, toute altérité ou souffle de vie non organisée y aura disparu ; les rues seront alors lisses comme des miroirs, mais nous n'y verrons plus que notre vacuité.

 

On nous martèle que ce qui est à l'œuvre, c'est une guerre. Guerre entre fumeurs empoisonneurs et non-fumeurs victimes. Guerre entre pollueurs et sains de corps et d'esprit. Guerre entre drogués intoxiqués et adeptes du bien-être. La question n'est évidemment pas là. Je connais des fumeurs favorables à la loi d'interdiction, et des non-fumeurs défavorables à cette même loi. Le débat se joue plutôt sur le terrain de la philosophie personnelle, de la liberté et de ce que l'on veut en faire. Or il n'y a pas trente-six solutions. L'exercice de notre liberté a nécessairement un effet sur notre voisin, puisque nous vivons en groupe. L'exercice de notre liberté entraîne ainsi une nuisance pour notre prochain. Toute l'alchimie d'une société est donc de réussir à minimiser cette nuisance. Le fameux « la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres ». Deux solutions logiques s'offrent alors à nous : la suppression de la liberté pour supprimer les nuisances, ou la compartimentation de la société en groupes distincts retranchés chacun derrière des murs. Nos sociétés occidentales ont choisi tantôt la première solution, tantôt la seconde. Chacune de ces solutions est une étape supplémentaire vers la non-vie aseptisée et communautariste si bien décrite par la littérature anarcho-droitiste. Et pourtant il existe une troisième solution, qui pourrait nous éviter ce double écueil : se mettre une bonne fois pour toutes dans notre petite tête que la liberté nuit nécessairement, et s'en accommoder. Vais-je réclamer dans un bar de changer la musique parce qu'elle m'agresse au plus profond de moi, que les mièvreries insipides des chanteurs jetables et interchangeables sont une insulte permanente à mon intelligence et représentent une intrusion insupportable de la connerie ambiante dans mes neurones ? Vais-je demander la suppression de toutes ces saloperies de pubs attrape-couillons qui défigurent ma ville et m'incitent à consommer des merdes dont je n'ai pas l'utilité ? Non, je fais contre mauvaise fortune bon cœur, et j'accepte que l'exercice de la liberté de ces abrutis induit une nuisance pour ma propre représentation du monde. Je geins, je râle, je grogne, je bougonne, je gueule, je maugrée, mais en tout état de cause je ne cherche pas à INTERDIRE. Mais plutôt à ne jamais me lasser d'observer, de m'adapter, et de réagir en fonction de l'environnement et des gens qui m'entourent. Que le lieu soit fumeur ou non-fumeur, un simple geste, un simple mot, qui appartiennent désormais au passé : pardon madame, cela vous dérange-t-il que j'allume une cigarette ? Non, la convivialité a perdu par KO ; désormais, c'est la méfiance réciproque, le diktat de la loi et la guerre de tous contre tous.

 

Alors bien sûr, on parle de tabagisme passif. On dit que la liberté de se détruire n'implique pas de détruire la vie de ceux qui n'ont rien demandé. Certes. Mais où commence et s'arrête cette notion de menace létale pour autrui ? Cette « intoxication » relève autant du fantasme préventif que de la statistique. Rappelons simplement que si la première cause de mortalité en France est bien la maladie cardio-vasculaire, le tabac ne fait qu'augmenter les chances de pathologies graves des fumeurs passifs, il n'est qu'un vecteur d'activation, et pas le plus important (dans l'ordre : l'hérédité, l'hypertension artérielle, le diabète sous toutes ses formes, les dyslipidémies). Autrement dit, si « fumer tue », « naître tue », « boire tue », « se mal nourrir tue » aussi. Croiser un fou en voiture tue. Faire du ski tue. Baiser peut tuer. Et pourquoi ne pas pousser la logique jusqu'à son terme ? Vais-je demander l'interdiction des voitures parce que ma petite fille en poussette respire à plein poumon les gaz d'échappement, autrement plus toxiques et tueurs que la fumée de cigarettes ? Après tout, si je suis à la lettre la logique prohibitionniste, je n'ai pas de voiture, et je refuse donc de mourir asphyxié et pollué par des automobilistes inconscients, véritables criminels passifs, qui ne respectent pas mon droit à respirer un air sain... Refuser d'admettre que le risque naît en même temps que l'homme, l'accompagne tout au long de sa vie, et ne s'éteindra qu'avec lui, c'est repousser l'inattendu, l'imprévu, le hasard, bref, la vie, pour s'enfermer douillettement dans le confort rassérénant d'un cocon mortifère. On peut faire en sorte de prolonger son existence au maximum, mais au prix de refuser de vivre. Plutôt accepter que la nuisance inévitable engendrée par l'exercice de la liberté de mon voisin est le gage de la pérennité de ma propre liberté. Jacques Brel, à qui un journaliste demandait « pourquoi fumez-vous autant, c'est mauvais pour la santé », a répondu : « mais vivre, c'est dangereux pour la santé ». Et aujourd'hui, en s'enferrant dans l'obsession paranoïaque d'agressions permanentes contre notre petite personne, nous sommes aux premières loges pour  contempler les prolégomènes de la mort.

 

Pour finir, petite colle : quel est le premier Etat au monde à avoir interdit la cigarette dans les lieux publics pour des raisons hygiénistes ? Je vous laisse découvrir la réponse sous la plume de l'historien en sciences Robert N. Proctor : « l'Allemagne nazie avait des décennies d'avance sur les autres nations dans la mise en place de réformes sanitaires que nous considérons aujourd'hui comme socialement responsables [...] Après la découverte d'un lien entre la consommation de tabac et le cancer du poumon furent lancées de virulentes campagnes anti-tabac, accompagnées de diverses interdictions. Toutes ces mesures s'appuyaient sur l'exemple du Führer lui-même, non-fumeur et végétarien, dont le « corps sain » devait être un modèle pour la société entière. Cette guerre contre le cancer ne faisait pas que s'en prendre à la maladie elle-même : elle était aussi une métaphore, dans la mesure où, pour les nazis, les juifs et autres « ennemis du peuple » étaient une tumeur qu'il fallait extirper du corps de l'Allemagne » (La guerre des nazis contre le cancer, édition des Belles Lettres). Le slogan de cette première campagne anti-tabac de l'Histoire était on ne peut plus éloquent : « Vous avez le devoir d'être en bonne santé » ! Alors bien entendu, loin de moi l'idée de dresser un parallèle obscène entre l'Allemagne hitlérienne et les sociétés occidentales actuelles. Mais il serait tout aussi obscène de se voiler pudiquement la face en niant que c'est la même philosophie sous-jacente à l'œuvre dans la logique de prohibition sanitaire, pour notre bien et SURTOUT dans l'intérêt de la communauté. « Vous avez le devoir d'être en bonne santé » aujourd'hui afin de contribuer activement et le plus longtemps possible à la guerre économique mondiale. Compétitivité, rendements, performance et dynamisme doivent être les mamelles de votre comportement social. Garde à vous ! Et écrasez-moi cette clope...



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